Jeudi 28 mars 2019 - 20h45

Le départ approche
Aux Canaries, il ne faut pas se prendre la tête. C'est comme un avant-gût des Antilles. J'entends une petite voix un peu trop lointaine qui me rappelle qu'il faut lâcher prise. Et donc, c'est ce que je fais.
Le bateau ne sortira pas de l'eau ici, c'est dit. J'ai bien compris en parlant à Rafa ce matin (le capitaine de la marina) que l'heure n'était pas à l'action. On a finit par se dire, demain peut-être, comme on se dit on se rappelle. Donc c'est pas ici que je sortirai Lullaby. Mais à y bien regarder, je sais pour avoir navigué presque 2 mois depuis "l'incident" que le bateau peut continuer comme ça pour le moment. Donc! En avant pour la suite, et c'est pas dommage...
La suite, c'est sans doute à partir de dimanche. Mes voisins, enfin ma voisine en l'occurence, m'a proposé de m'emmener en voiture samedi au marché local pour un avitaillement bien pensé. C'est cool! Je pense donc quitter San Miguel dimanche. Destination, un peu de nord, un peu plus d'est, Agadir! Je n'ai jamais mis les pieds au Maroc et vu par les marins, ça a l'air bien cool. Et puis merde, quand même! C'est l'Afrique.
L'idée c'est de refaire le même trajet que début décembre avec Matthieu, Tenerife-Graciosa. Un petit mouillage gentil à la playa francesa. Et puis de là, 215 milles cap au 70 pour rejoindre Agadir. Une ballade en fait. Il y a 2 jours, j'ai matté le film de Jarmush qui plait tant à Caro, Only lovers left alive. Du coup tout ça prend un peu de sens et de cohérence. En tous cas, l'idée de naviguer 3-4 jours pour débarquer au Maroc, ça me plait carrément bien. Pas de difficulté, pas de défi, juste ça ressemble vraiment à ce que je suis venu faire sur le bateau.
En parlant du bateau, j'ai quand même utilisé correctement mon temps ici. Toutes ces petites choses réalisées tranquillement me rendent la vie bien confortable sur Lullaby. Et je me rends compte que c'est la première fois que je prends soin du bateau comme ça. Du coup j'ai l'impression que ce qui nous manque maintenant, juste, c'est de partir. Profiter de cet espace unique et presque infini. La contrepartie, enfin une contrepartie, est sans doute de devoir composer avec une certaine solitude. Mais c'est pas si certain. L'isolement du navigateur solitaire est aussi à l'origine d'une capacité décuplée à voir les autres. J'ai l'impression que je pourrais bien trouver une manière, nouvelle pour moi, de voir les autres. Plus simple, plus naturelle. On verra bien. En tous cas, je me rapproche de ce que j'ai été de meilleur jusqu'ici.

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Mardi 26 mars 2019 - 21h32

Cordon bleu.
Le cordon bleu, je ne connaissais pas, c'est un truc tel que seul l'homme moderne a pu l'inventer.
Nous commençons à être assez potes avec mes voisins de pontons. Pour diverses raisons pas forcément toutes respectables mais bon. Raphael est un bon gars. La quarantaine je pense, il a donné corps à ses rêves et tenu compte de son inadaptation au monde économique libéral. Donc ça fait 5 ans qu'il vit sur son vieux bateau. Julie, sa douce, est plus jeune. Je dirais de l'âge statistiquement le plus répendu pour être la mamn de sa petite de 3 ans , Gaia. Et depuis 2-3 semaines que nous vivons en voisins, nous avons tissé quelques liens que nos vies comparables rendent assez évidents. Ils suivent avec un peu d'intérêt mes turbulentes aventures avec les responsables de la marina qui, pour être tout à fait charmants, n'en sont pas moins complètement indifférents à mes "problèmes" de safran.
Aujourd'hui, j'ai eu une discussion avec Raphael à propos de nos vies, de la vie en général, et de la vie en France en particulier. Concert de désappointements! nous chantions en harmonie et en canon notre dégout d'un monde dont la logique nous effaie. Il m'a proposé d'essayer son paddle, ce que je ferai peut-être demain. "Bref, c'était la détente" comme le dit si bien mon médecin préféré.
Et puis ce soir, j'étais tranquillement installé dans le carré à siroter une Duvel en mangeant du poulpe et je venais de mettre "history of violence" de Cronenberg quand j'entend frapper sur la coque. C'est comme ça qu'on fait pour signaler sa présence sur un bateau. Je sors et je tombe sur le gentil Raphael qui me dit un peu géné qu'ils ont un "cordon bleu" en trop et que si ça me dit, il me l'apporte illoco. Mes souvenirs de ce genre de produit étant tellement lointains que j'accepte, un peu déconcerté. Et puis, quand bien même j'aurais su ce qui m'attendais, je ne pouvais pas lui dire "non, va chier avec ta merde"...
Tout ça pour dire que si vous avez des enfants ou si vous projetez d'en avoir, oubliez à tout jamais ces 2 mots. Cordon bleu. C'est un truc à n'y pas croire. En l'ingurgitant, j'étais partagé entre des spasmes de rire et de dégout. Mais finalement, ce qui compte dans tout ça, c'est ce geste qui pour être tout à fait maladroit et peut-être criminel, n'en est pas moins une preuve que nous ne sommes pas définitivement de sombres merdes.
A moins ? A moins qu'il ait conscience de ce qu'il a fait...


Aux Canaries, un problème, une solution

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Lundi 25 mars 2019 - 19h27

Le vent a tourné.
Ici c'est simple, alizées du nord-est les 3/4 du temps entre 15 et 25 noeuds ou bien vent de secteur sud, faible et la pluie qui arrive. Et même la neige ce matin sur le Teide.
Sortir le bateau ici, c'est un vrai projet. Soit le vent est trop fort, soit la grue est en panne, soit... Soit rien mais c'est pas possible quand même. Ou alors demain. Comme tous les jours. Donc demain, je sortirai peut-être le bateau. Pour la réparation du safran, c'est plié. Mais je peux encore faire le reste, nettoyage de la coque, changement des anodes et nième réfection du passe-coque du loch. Le passe-coque du loch et la plaque de mât du vit-de-mulet, ce sont mes compagnons de vie sur Lullaby. J'ai l'impression que je pourrais passer ma vie à bord de Lullaby à devoir arranger ces 2 merdiers sans que ça ne soit jamais définitif. ça doit avoir un sens mais je ne vois pas encore lequel.
A part ça, je suis plutôt content. Plutôt détendu même. Je ne sais pas encore ce que je vais faire la semaine prochaine mais ce n'est pas important. Peut-être Agadir en passant par Graciosa. On verra ce que disent les prévisions météo.

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Vendredi 22 mars 2019 - 23h51

Putain, il doivent manquer d'air au Brésil, c'est pas possible autrement!
En même temps ça peut se comprendre. En tous cas, ça fait 8 jours qu'ici, aux Canaries, ça souffle à ne pas sortir en jupe sans culotte. Enfin faut voir... 8 jours que l'on reçoit entre 20 et 35 noeuds dans le nez, venant du nord-est direction la baie de tous les anges. C'est comme en provence, ça tape un peu sur le système nerveux.
Mon voisin commence à être dans la confidence, c'est pas le genre ici. Entre sa petite Gaia, enfant de 3 ans qui grandit sur un bateau, et son incapacité que j'imagine congénitale mais je peux me tromper à décider quoi que ce soit, il tente entre 2 rafales de réparer un hublot qu'il a déjà réparé 10 fois sans succès. Sa douce, Julie, le regarde faire sans compassion ni impatience. Ils ont trouvé un mode de vie qui peut avoir sa logique. Un jour, ça partira sans doute en couille mais pas plus qu'ailleurs finalement.
Enfin bref, ce vent qu'on attend toujours quand il fait défaut, me scie un peu les ronds je dois l'admettre. Du coup, impossible de sortir le bateau au risque de finir en vrac moi et la grue. Et puis ici c'est pas Waterworld. C'est pas Kevin Costner qui règle la manoeuvre. C'est Rafael! Il pourrait être sympa finalement, s'il n'en avait pas royalement rien à foutre. Il se trouve que Rafael, chef du port, est aussi mon voisin de ponton. Enfin il vient tous les jours sur le bateau d'à coté. Pas certain que ce 38 pieds voit un jour le bout de la digue mais peu importe. Et donc Rafael me décroche 5 mots en fin de journée pour me dire que par ce temps, le travel lift ne fonctionne pas et que demain c'est samedi. Donc, j'ai peut-être une chance de sortir le bateau lundi. Ou mardi. En tous cas avant le 15 août...
Bien. On verra lundi. Je vais essayer de faire le tour de l'île en vélo ce week-end. Ou sur les mains, pourquoi pas? En fait je réalise que mon truc n'est pas de m'enterrer dans une marina à boire des bières jusqu'à ce que mort s'en suive. D'abord parce que je connais plus éfficace que la Dorada à 4,5°, et ensuite et surtout parce que j'ai autre chose à faire.
2 days...

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Jeudi 21 mars 2019 - 21h14

Tenerife, Tenerife. Mon désert des Tartares.
Si tant de gens se pressent ici, ce n'est certainement pas pour y rencontrer Dieu ou la Vérité mais plus probablement avec le vague espoir que le surplus de soleil et sa promesse d'une production accrue de vitamine D leur apportera un peu de répit face à la déprime chronique de leur femme grossissante, eux-même ayant déjà depuis longtemps rendu les armes devant leur propre déchéance. Et puis la pinte à 2,50 euros est tout de même un argument à ne pas négliger.
Autant dire qu'on a pas affaire aux interlocuteurs appropriés pour parler du sens de la vie. Et malheureusement, celà déteint sur le comportement des canariens qui pour la plupart vivent du tourisme. Sans avoir une parfaite maîtrise de la langue, il me semble impossible de sortir du schéma serveur-client. D'autant plus d'ailleurs, et ce n'est pas à leur honneur, si l'on est pas Russe ou Allemand mais surtout archi-blindé. Je dis ça mais je comprends parfaitement en même temps. La marche du monde vu à travers le regard d'une ou d'un canarien qui doit sa subsistence à un boulot de larbin dans un de ces endroits, et ils sont nombreux, qui défigurent son archipel et dans lesquels il ne mettra jamais les pieds autrement qu'avec un uniforme lui assurant l'accès aux toilettes qu'il doit nettoyer tous les jours, ça n'incite pas à la convivialité...
Je sais que ce que je dis là a quelques chose d'indécent vu ma situation. Mais pas tant que ça si on regarde bien. Je parle d'un monde économique dans lequel je ne joue certainement pas un rôle prévu dans le générique. Un monde qui n'a que faire de moi comme moi je m'en préocupe comme du stérilet de Brune Poirson (Je ne sais pas pourquoi ce personnage revient souvent dans mes pensées. Le nom peut-être, sans doute même). Les regards, d'où qu'ils viennent, ne me sont ni hostiles, ni bienveillants, ils sont juste le reflet du manque d'intérêt que je représente. ça je veux bien l'entendre. Si je me laissais aller, j'en aurais autant à leur service. Mais en fait non. Mon bien le plus précieux, c'est l'empathie. Si je perds ça, je me perds comme j'ai pu me perdre dans mes rêves impériaux.
Si on veut bien regarder vraiment, on trouve toujours une étincelle d'humanité, même ici. La vielle qui sert les pintes de Dorada à la buvette du port a conservé son âme. Merci à elle. Nina.

tenerife
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