Mardi 24 mars 2020 - 04h53

Le jour d’après
Ce voyage me plait bien. Rien n’est écrit d’avance, c’est la liberté totale. J’ai rencontré Sarah et son frère Lucas à Salinas en République Dominicaine. Son frère était de passage sur son bateau, un superbe 38 pieds en bois qu’elle avait acheté pour 2000€ et qu’elle a passé 3 ans et demi à retaper et aménager, un travail magnifique. Elle nous a raconté comment, étant en voyage genre backpaker, elle avait trouvé ce voilier au Guatemala, à Livingston exactement sur la mer caraïbe. Cette allemande trentenaire est du genre solide, une vrai navigatrice en solitaire, et jolie en plus. Notre escale clandestine au Mexique, à Isla Mujeres près de Cancun, nous a convaincu que le Mexique n’était pas l’endroit idéal à visiter en bateau. Peu d’endroit où se poser et pour laisser le bateau. On a quand même pu découvrir Isla Mujeres et ses centaines d’américains en vacances. La première chose qui frappe venant de Cuba, distant de seulement 200 km, c’est l’abondance. Un cubain qui débarquerait ici ferait un arrêt cardiaque illico. La moindre échoppe sur le bord de la route propose plus de fruits et de légumes que le marché municipal de Santiago de Cuba. On mange très bien, mais trop. D’ailleurs les mexicains ont physiquement plus de points communs avec leurs visiteurs américains qu’avec un coureur de fond kenyan. Les chaises ont intérêt à être solides…
Et donc, après 2 jours de réflexion, sachant que Roisin n’est pas pressée de quitter le bateau et qu’elle a beaucoup aimé le Guatemala, le souvenir du récit de Sarah nous a décidé à aller faire un tour à Livingston et à remonter le Rio Dulce pour se poser là.
Il y a juste 2 petites incertitudes quand à notre destination : Pourrons-nous passer l’entrée du Rio Dulce et ses 1.80m de fond à marée basse (pour mes 1.98 de tirant d’eau, c’est court), aurons-nous le droit de simplement nous y arrêter sachant qu’une info envoyée à Roisin fait état d’une interdiction d’entrée sur le territoire du Guatemala pour les ressortissants européen du fait de la pandémie actuelle ? Pour le 1er point, ça va se jouer sur le timing. Sarah m’a affirmé que ça devait passer à marée haute et sans s’écarter du chemin (…) et je le pense aussi au vu des cartes, pour le second, on peut espérer que notre passeport prouvant notre présence en mer caraïbe depuis près de 3 mois, on soit autorisé à entrer.
En attendant d’avoir les réponses dès dimanche, nous allons longer les côtes de Bélize et ses lagons dont Fred m’avait parlé. Si on a le temps, on s’y arrêtera, sinon ce sera au retour.
Samedi matin, petit déjeuner, j’ai fait des crêpes ou des pancakes, enfin quelque chose de ressemblant. Les conditions sont parfaites depuis le départ du Mexique et nous avons le temps de faire une pause dans les cays de Belize. Nous arrêtons notre choix sur Lauging Birds Cay, petit îlot dans le lagon avec des palmiers et du sable blanc. Le mouillage à peine posé, je plonge pour le vérifier quand arrive 2 agents Béliziens qui m’expliquent que c’est comme pour le stationnement en ville, c’est soit gênant, soit payant. Je n’ai pas mon portefeuille sur moi et encore moins des US$ (10 par personne pour s’arrêter dans cette réserve naturelle) et nous sommes donc contraints de quitter aussitôt ce mouillage pour aller chercher notre bonheur ailleurs. On va essayer East Snake Cay, plus au sud, ce qui nous rapproche de Livingston.
3 jours plus tard, nous sommes au mouillage dans le Rio Dulce, près de El Higuerito. L’ambiance générale a pas mal changé. Le passage de la barre en arrivant s’est fait dans la douleur avec l’échouage, l’abordage d’un bateau canadien qui est venu pleine balle sur moi en espérant passer sur l’élan et qui a juste réussi à taper mon tribord, faire un trou dans la coque, arracher mon feux de navigation tribord et se planter dans le sable. Hector, un local habitué au savoir-faire occidental, nous a sorti de là en tirant le mat sur le coté avec la drisse de spi et le canadien ne semble pas pressé de réparer ses conneries…
Une fois à Livingston, on a vite compris que le monde vivait une période particulière. Roisin et son passeport irlandais obtient son visa d’entrée mais nous avec notre passeport de la macronie, whalou!En même temps, à force d’arrogance internationale et de désastre national, fallait pas s’attendre à un traitement de faveur. En fait, les autorités du Guatemala, comme partout ailleurs, naviguent à vue. Plutôt mieux qu’en France où un président peut recommander d’aller au théâtre pour montrer au virus qu’on a pas peur (mais non on t’a dit ça c’est le discours pour les terroristes musulmans…) pour décréter le couvre-feu 3 jours plus tard. Nous voilà donc dans une situation imprécise mais pas inconfortable. Ici, c’est pas loin du paradis, c’est chaud et humide comme dans… comme dans un paradis chaud et humide. La nature est partout, dans l’air avec des centaines d’oiseaux qui ont le bon goût de chanter merveilleusement, dans la forêt où il ne reste probablement pas la place de planter un radis tellement c’est dense, dans l’eau où on voit passer près du bateau 3 lamantins ! Nous avons poser le mouillage à Cayo Quemado ou Texan bay, probablement nommé ainsi par Mike, un texan véritable d’une soixantaine d’années qui tient un bar-restaurant dans la baie. Avec lui, j’ai revu mon taux de compréhension de l’anglais à la baisse. C’est incroyable, on croirait une caricature de l’américain, mais le bon coté du coup. Même Roisin dont c’est la langue maternelle ne comprend pas toujours ce qu’il dit ! C’est vraiment confort pour nous, il a des bières, un texan burger qu’il fallait bien essayer et un accès internet potable. Hier soir, on a fêter gentiment la Saint Patrick en ayant une pensée pour les irlandais qui n’ont peut-être pas pu fêter ça au pub.
Hier, c’était l’ultime prise de conscience de notre situation. Roisin est allé en bateau à Rio Dulce, le village, pour tenter de rejoindre la capitale en bus puis de là le Mexique. Elle est revenue 4h plus tard, plus de bus dans le pays, les commerces commencent à fermer, on y est. Notre situation est donc celle-ci : Nous sommes dans un endroit idyllique, avec des ressources limitées (en eau et gaz notamment) et Roisin aura probablement du mal à rejoindre le Mexique dans l’immédiat.
24h plus tard, changement de décor. Hier nous avons décidé d’aller faire un tour en bateau, rien ne nous en empêche, et de remonter le fleuve jusqu’à Rio Dulce. En fait, en arrivant là, on se rend compte que c’est l’abri anticyclonique ultime et des centaines de bateaux sont amarrés dans le coin. On trouve aussi une marina parfaitement équipée qui nous permet de faire le plein de gasoil, d’eau potable gratuite et de gaz. Je pense à Mike qui voulait nous vendre de l’eau hier, sachant qu’il connaît cet endroit et s’est bien gardé de nous en parler. Il a pas oublier d’où il venait l’américain… Cette journée se termine en beauté avec un repas de crabes du lac acheté sur place et de tortilla. L’urgence n’est donc plus de mise pour nous et nous allons profiter de notre exil clandestin pour remonter encore le Rio Dulce qui se prolonge par le lac Izabal sur près de 50km pour 18 de large. Nous savons maintenant que quand nous déciderons de quitter le pays, le ravitaillement sera facile.
Samedi matin. La nuit comme toutes les nuits ici s’est achevée par une pluie intense et le soleil qui arrive nous promet une journée comme toutes les journée ici, chaude et venteuse l’après-midi. Nous allons sans doute poursuivre notre découverte du lac Izabal et emmener Lullaby le plus loin dans les terres qu’il n’a jamais connu, du moins avec moi. Le fond du lac, où nous allons mouiller ce soir, est à 80 km à vol d’oiseau de la mer Caraïbe ! Hier j’ai réparé les conneries de Lorenzo, le propriétaire du bateau canadien qui m’a abordé. On a fini par obtenir ses coordonnées dans la marina de Rio Dulce où il a laissé son bateau. Il est parti en voiture pour rejoindre son pays, le Mexique mais a répondu rapidement à mon message sans discuter les faits. Il semble qu’il éprouve le besoin de raconter l’histoire autrement à ses amis mais s’il assume ses conneries finalement, je ne m’en formaliserai pas. Chacun ses tares…
Tout doucement, on se rapproche du moment où je vais entamer le chemin du retour. Ce voyage en solitaire n’en est pas un en fait, et ça me manque un peu par moment. Mais comparé au bonheur que ça m’a procuré, je n’ai aucun regret. Découvrir Matthieu en mode presque joie de vivre, c’est intéressant aussi. Je me demande comment se passeront les choses d’ici 2-3 mois en France et dans le monde. J’ai l’impression que la coïncidence avec mon périple en atlantique occultera pas mal les conséquences de la crise sanitaire actuelle et je me rends compte que seul mes proches vivant en métropole connaissent une situation vraiment particulière. Je mesure mieux combien la vie de marin est unique. Il y a les vivants, les morts, et ceux qui partent en mer…
Demain matin, c’est le départ. Reste le stress de passer la barre de Livingston mais avec l’aide de Hector qui va prendre la drisse de spi à son bord pour nous mettre à 45° de gite, ça va passer. Il est temps de partir. Nous avons tout ce qu’il faut à bord et la rencontre avec la police locale aujourd’hui nous a convaincu que nous n’étions plus les bienvenus ici. En fait, c’est pas vraiment exact. 10 mn auparavant, nous déjeunions chez une femme qui n’a pas vraiment la peur au ventre et qui, bravant les interdits, nous a gentiment accepté dans son petit restaurant. Nous avons pu échanger quelques bribes de conversation mais surtout notre vision commune de la vie en temps de couvre-feux. Cette femme nous a montré le meilleur de l’humain et c’était un vrai bonheur. Je m’inquiète un peu pour Roisin que nous avons laissée à Rio Dulce. C’était sa volonté et elle est taillée pour se débrouiller mais quand même. Certains, par peur, sont devenus suspicieux et la vue d’un étranger dans leur village ne les rend pas très bienveillants. Je prendrai des nouvelles demain matin sur mon forfait data hors de prix avant de partir. En route donc vers la Guadeloupe, ou la Dominique, où Sarah s’est posée. Histoire de revoir une fois encore Portsmouth, Kish, Titus et peut-être Sarah. Probablement plus agréable que Pointe-à-Pitre et son état d’urgence sanitaire.


Sur le Rio Dulce


Sur le Rio Dulce


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