Samedi 27 avril 2019 - 19h59

Aux âmes sensibles.
Qu’y-a-t-il de si fascinant à naviguer en mer ? Partir sur un voilier de 12.5m avec le projet de rejoindre une destination, ça peut sembler présomptueux si on y regarde bien. Normalement, sur la mer à bord de n’importe quoi, un tonneau, un radeau, un container perdu ou une bouée-canard, c’est s’en remettre aux éléments, la mer, le vent et basta. « Tu iras là ou on te dit d’aller ! ». Mais voilà, des siècles de tentatives, de naufrages, d’apprentissage, nous ont donné l’outil qui peut changer ça. Un peu.
Mon voilier, Lullaby, n’est pas parfait. Et plus tout jeune. Moi non plus d’ailleurs. Mais en ce qui me concerne, c’est plutôt un avantage pour ce genre de voyage. Lullaby, c’est comme une femme que l’on connaît depuis longtemps. Qu’on aime, souvent. qu’on insulte parfois. Qui a ses qualités. Certaines. Ses défauts aussi, et pas uniquement du fait de son âge… Mais bon ! c’est un voilier digne de ce nom.
Rejoindre Bordeaux depuis Nazaré quand tout semble s’y opposer, c’est la magie du voilier. A 65 milles au large de Porto, avec un vent du nord de 25 nœuds et une houle de 3.5m, du nord elle aussi, c’est là qu’on prend conscience du prodige. Pas de route directe possible bien-sur mais qu’importe. On tire des bords ou comme c’est le cas pour moi, on va chercher une bascule de vent au nord-est plus loin au large (en espérant que ces branleurs de la météo ne se soient pas foutu dedans avec leurs prévisions). Mais pour arriver à ça, il faut accepter quelques règles non négociables.
D’abord, oublier le confort. Depuis 24h je vis penché et secoué. C’est pour ça qu’on grossi pas sur un bateau. Le moindre déplacement est plus compliqué qu’un tour de trotinette en sortant de chez Steph un samedi soir de cocktails. On dit toujours, une main pour soi, une main pour le bateau. Autant dire que pour faire sauter les crêpes, c’est wahlou ! Je ne parle même pas de mettre des lentilles de contact. Y’a moyen de finir avec les yeux rouges… Se servir un café relève de l’exploit. Mais avec le temps, on finit par savoir faire. Par contre, celui qui s’obstine à pisser debout dans les toilettes a la fierté mal placée et peu de respect pour la propreté relative du lieu…
Ensuite, et c’est surement le plus marquant, il y a la peur. Aux âmes sensibles, je conseillerais de porter leur regard sur la mer dans le sillage du bateau. Parce que devant, c’est magnifique mais un peu terrifiant aussi. Et puis, ça peut devenir une obsession de chercher des signes d’acalmie devant. Au risque d’y trouver l’inverse. En fait, la peur disparaît quand on a intégré les choses. Quand on a trouvé le point de vue global, la mer, le bateau, le vent, soi. Les dangers imminants, les menaces terrifiantes, ne sont que des projection de notre imagination. Il y a des conditions qu’il faut mettre en équilibre, c’est le rôle du skipper, et puis c’est tout. D’ailleurs, un phénomène très caractéristique se produit dès que la nuit tombe. Les vagues grossissent, le vent forcit. En fait, notre imagination part en roue-libre. La peur gagne du terrain. Par bonheur, et c’est vraiment un bonheur, tout ça passe avec le temps, l’expérience. Et il ne reste que cet équilibre, dans le mouvement, plus ou moins agité, mais qui nous mène vers notre destination.
Un petit tour dehors pour vérifier la justesse de mes propos. Mon anémomètre me dit 27 noeuds pour le vent et mon imagination évalue les plus gros creux à 6m.
Et donc, au prix de ces règles non négociables, on a le droit de voir le monde sous un jour nouveau avec le sentiment de n’être pas une simple poussière prise dans un mouvement brownien. On a la chance d’aller ailleurs que là où le vent nous emporte.

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