Jeudi 25 juin 2020 - 19h52

26 jours pour aller de Pointe-à-Pitre à Horta. Définitivement, la transat retour, c'est plus compliqué que l'aller. Je vais passer quelques jours ici et puis après je repartirai vers la Bretagne. Peut-être vers Loctudy, histoire d'aller voir Françoise. Pendant ces 4 semaines, j'ai écrit ce qui suit.

Horta
Portugais masqués




Vendredi 29 mai 2020
J’ai quitté Pointe-à-Pitre hier midi. Les conditions étaient idéales pour regagner la confiance dans le bateau. La 2ème réparation de la grand-voile semble être satisfaisante. Tout de même, la liste des points d’inquiétude commence à être longue : Génois réparé, grand-voile idem, le safran est bien abîmé et j’ai du le sécuriser avec une sangle, l’eau continue à rentrer en navigation dans le coffre avant et dans le carré mais à un rythme tout à fait gérable, le renvoi de la drisse de GV à l’arrière, après la perte du winch de pied de mat, ne facilite pas les manœuvres mais reste fonctionnel et le winch babord m’a fait la surprise de se mettre en roue-libre dans l’après-midi mais aujourd’hui, il fonctionne à nouveau. La nuit est tombée apportant comme d’habitude son surplus de stress, surtout au milieu des îles, Grande-terre, Marie Galante, Terre-de-haut, Terre-de bas et la Désirade. Mais ce matin, au lever du jour, j’ai pu constaté que tout allait bien et je retrouve la confiance nécessaire à une navigation plus sereine. D’autant que les conditions sont très confortables. Un peu molles cet après-midi mais nous avançons correctement.
La veille du départ, le 27 mai, c’était un jour férié en Guadeloupe, réservé à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Les rues de Pointe-à-Pitre étaient désertes mais j’ai tout de même trouvé un endroit où commander mon repas du soir. Good Food Good Price, c’est son nom. Au bord de la route près du quartier Carénage. Une antillaise adorable proposait un poulet grillé avec bananes frites et salade. 2 jeunes guadeloupéens étaient assis sur la terrasse, le nez pointé sur leur smartphone et un 3ème assurait l’ambiance musicale depuis sa voiture stationnée devant, portes grandes ouvertes. Cette femme, avec sa gentillesse et sa bonne humeur réhaussée par son accent m’a rappelé que mon avenir n’est pas de vivre en ermite. Quels que soient mes projets futurs, c’est au milieu de la société humaine que je veux vivre.


Samedi 30 mai 2020
J’ai retrouvé mon « rituel » d’écriture au soleil couchant. C’est bien ! Un moment qui rompt la solitude de la journée, bizarrement.
Pour ce qui est de la marche du bateau, rien de nouveau. Et c’est une bonne nouvelle. Le vent est d’environ 15 nœuds. Je dis environ vu que l’anémomètre dit à peu près n’importe quoi. Ça c’est ma croix, ce matériel de marque NASA (une marque US soit dit en passant), modèle Clipper Duet ! t’as raison Léon. De la merde en barre ! Le bateau ne se plaint pas. Je suis même passé en mode sans pilote, autant que cette allure de près serve à quelque chose d’autre qu’à me casser les burnes à me faire marcher sur les murs. Du coup, niveau énergie, ça se passe bien.
Je commence à entrevoir ce qui m’attend durant ce mois de solitude en atlantique. Aujourd’hui, j’ai commencé la lecture de René Guenon, Le règne de la quantité et les signes des temps, et plus sérieusement le 1er ouvrage prêté par Raphaëlle traitant des Marquises : Archipel de mémoire de Eve Sivadjian. René Guénon, j’y reviendrai plus tard . Il a le temps, il est mort depuis 50 ans.
Les Marquises, c’était le but imaginé de ce voyage. Même si je m’étais dit dès le départ que l’entreprise me semblait par trop ambitieuse. En fait d’ambitieuse, elle était surtout absurde, compte tenu des raisons qui me poussaient à entreprendre pareille aventure. Loin de moi l’idée de déprécier une telle ambition. Mais elle n’était pas faite pour moi. Ce que je cherche n’est pas aux confins du pacifique. Ce que je dois affronter, ce n’est pas les milliers de milles sur les océans. Ce que je dois affronter, je le sais, je l’ai toujours su, c’est ce vers qui me ronge depuis toujours, depuis que j’ai 6 ans, qui m’a été légué en même temps que cette force vitale qui reste, curieusement, année après année, toujours présente. La lecture de cet ouvrage me permet de comprendre toute l’erreur de ma motivation initiale. Cet archipel magnifique a bien plus à offrir qu’un vague écho des mythes qui peuplèrent ma jeunesse. Et honnêtement, ce bonheur indicible de glisser sur la longue houle du pacifique, je m’en passerai sans problème. En vrai, des fois, naviguer sur l’océan, c’est un peu monotone. En clair, ça peut devenir chiant comme la pluie. Et 3500 milles de Panama à Hiva Oa, sur un bout de polyester qui commence à donner de la bande du haut de ses 31 ans, ça ne pousse pas à l’euphorie. En vrai, ce livre traitant des Marquises me permettra de sortir du songe dans lequel m’a toujours plonger le simple fait d’entendre prononcé ce nom.
Non, définitivement, mon terrain de jeu, c’est l’atlantique. J’ai l’impression que c’est là que j’aurai trouvé mon Graal sur les mers. Et puis maintenant, j’ai d’autres chose à faire. j’ai hâte de m’y mettre.
Quant à René Guénon, c’est magique. Comment ai-je pu lire les 7 premiers chapitres sans sourciller ? Parce que Angéline me l’a conseillé probablement. N’empêche que c’est prodigieux. J’attends de lire la suite mais pour le moment, je me dis que mon ignorance est sans remède. Ou bien, peut-être que René, il a un peu trop abusé des paradis artificiels… En tout cas, c’est rigilo. Essence, substance, materia prima et materia secunda, quantité et qualité, merde ! Ressert nous un t’punch, ça va aller.
Dernière réflexion de ce « samedi soir sur la mer », il fallait bien que je me retrouve seul pour cette transat.

méduse
Méduse à voile




Lundi 1er juin 2020
à propos de René Guénon. Était-il indispensable, durant 6 chapitres, d’invoquer Platon, Aristote, Leibnitz… pour tourner autour du pot de substance et d’essence, de qualité et de quantité, et s’enfoncer dans la « materia prima » et la « materia secunda », pour commencer chapitre 7 à cracher son morceau, que l’on peut trouver censé et qui annonce peut-être une suite moins nébuleuse voire pompeuse, perdant certes un peu d’originalité mais qui peut avoir son intérêt ? A voir.
Ce soir, c’est soirée rosé ! Mon repas : Olives, noix de cajou et rosé. Putain, la rechute. J’avais tout bon jusqu’ici, un modèle de résilience. Légumes et fruits, communion avec l’océan, à 2 doigts de produire mon propre fromage de chèvres. Et pi voilà, j’écoute Solaar, « Qui sème le vent... » 1991, et Gainsbourg, « Bad news from the stars » et je réalise qu’ici, au milieu de l’atlantique, si je fais du fromage, il est pas vendu.... Et c’est parti ! Je me souviens tout d’un coup que le monde a pris la mauvaise direction. The wrong direction comme dirait Roisin. Quand j’écoute les mots de Solaar de 1991, j’ai l’impression d’un compte pour enfants. 30 ans, c’est sur, ça fait un bail. Mais entre-temps, tout est parti en couille méchant. C’est tout l’intérêt de l’expression artistique authentique. J’ai une vraie tendresse pour ça.
En attendant (en attendant quoi d’ailleurs….), j’ai quand même une chance de cocu de pouvoir profiter ce ce spectacle unique au milieu de l’océan. C’est sur, c’est pas donné à tout le monde d’apprécier ce genre de moments. Mais l’atavisme est une aide précieuse finalement.
Quand je commence à laisser libre court à mes délires, j’ai envie de partager ça avec ceux vers lesquels je navigue. Françoise, Fred, Marie… Que des meufs ! En même temps, les gonzes, je les connais et je me connais. On n’est pas plus intelligents ensembles. Sauf peut-être Fab, mais c’est plus compliqué que ça avec lui. D’abord, il est avec la meuf dont j’ai toujours été amoureux, même avant de la connaître, et en plus, c’est le seul mec qui peut me faire pleurer dès qu’il pousse la note.
Un coup d’oeil vers l’est , avant qu’il ne soit trop tard pour réagir. J’ai l’impression que les dieux sont avec moi ce soir et que la nuit sera calme mais pas trop. Pas de grains à l’horizon et du vent comme il faut. Ça roule.


Jeudi 4 juin 2020
7 jours que je suis parti. A vol d’oiseau, Pointe-à-Pitre est à 620 milles et les Açores à 1580. Je me trouve depuis 24h dans une zone sans vent où seuls quelques gros nuages presque orageux me permettent de faire des sauts de puce à vitesse raisonnable. 70 milles en 24h, on est pas sorti de la plage ! Je crois bien que j’ai eu mon compte de navigations océanes. Même si le plaisir est toujours là quand les conditions s’y prêtent, quand les oiseaux marins viennent satisfaire leur curiosité en tournant autour du bateau, quand les dauphins viennent jouer à l’étrave. Le problème, c’est qu’il faut sans cesse composer avec des conditions de mer et de vent qui n’ont aucunes raisons d’être favorables. Ça peut devenir lassant.
En attendant, je lis. René Guénon, je vais aller au bout. Par curiosité. On sent bien qu’il veut dire quelque chose à propos des sociétés « traditionnelles ». On sent bien aussi qu’il en a gros concernant le monde « moderne ». Quant à la science « moderne » ou les philosophes post-moyen âge, c’est carrément de la haine. Je me demande si un quelconque scientifique ou philosophe ne lui a pas piqué sa femme pendant la guerre. En fait, j’imagine que son discours, qui semble construit dans un premier temps selon une logique qui se veut rigoureuse, voire scientifique, n’est pas là pour détourner l’attention avant qu’il en vienne au fait à propos du monde subtil. Chamanisme, entités, et autres sciences « occultes », voilà de quoi il s’agit. Fallait-il pour autant insulter ses contemporains, totalement incapables selon lui de la moindre compréhension ni même réflexion. Le monde « moderne » n’a pour lui aucune aptitude à comprendre ces notions, sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi, lui-même en est capable. Il a écrit ça en 1945, ça peut jouer sur son humeur. Au sortir de la 2ème guerre mondiale, on peut imaginer qu’il ait perdu la confiance dans les hommes de son époque. De là à traiter les scientifiques d’escrocs et les penseurs, de Descartes à Bergson en passant par Kant et Leibnitz, d’idiots à la limite de la malhonnêteté, ça me paraît un peu exagéré. D’autant que dans ses réflexions, tout n’est pas à jeter. Le règne de la quantité opposé à celui de la qualité par exemple, et l’évolution du monde moderne vers la première est une idée intéressante. En tout cas, je vais terminer cette lecture, surtout qu’en bon scénariste, il a intitulé les dernier chapitre : « la fin du monde ».
Voilà, c’est fini ! J’ai terminé la lecture de René Guénon. Pour longtemps je pense. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il m’a ouvert l’esprit. Peut-être indirectement mais qu’importe. Si j’ai lu cet ouvrage jusqu’à la lie, c’est qu’il m’a été conseillé et même fourni par Angéline. Et justement, je me rends compte que malgré les années qui ont passé depuis l’époque où nous vivions ensemble, je reste son éternel abonné comme dirait Godfroy le Hardi. Parce que honnêtement, je ne suis pas preneur de ce genre de discours.
Concernant mon quotidien, il me confirme que « enough is enough » comme dirait Roisin. Malgré les heures que j’ai passées à analyser la météo jusqu’à y mettre tous les doigts (dans le cul de la poule), je suis dans une région où il ne fait pas bon partir en ballade avec un voilier. Une alternance de grains, avec des vents qui peuvent tourner à 180° et passer de 0 à 25 nœuds en 1 mn, et inversement. Surtout inversement d’ailleurs. On le dira jamais assez, la voile sans vent, c’est comme le kebab sans sauce blanche, c’est comme la vie sans amour, c’est comme l’amour sans poil. C’est chiant.

meduse
Méduse à voile




Samedi 6 juin 2020
Les milles passent, lentement mais sans problèmes majeurs pour le moment. On sera bientôt à la moitié du chemin jusqu’au Açores. Je lis pas mal. Je relis en fait. Sauf les 2 ouvrages prêtés par Raphaëlle traitant des Marquises. Intéressants. J’ai déjà compris une chose, c’est que l’endroit n’est pas très accueillant en bateau. Il n’y a qu’à constater les difficultés rencontrées par le bateau Aranui pour s’en convaincre.
Sinon, j’ai remis le nez dans Houellebecq, si je puis dire, « La possibilité d’une île ». Et du coup, je comprends autre chose, c’est que je suis définitivement un mec moyen. Jean-Michel A-peu-près, ça me va vraiment bien en fait comme surnom. Capable de soupçonner l’existence de l’« Inaccessible étoile » mais bien incapable de m’en approcher, ni même de la voir vraiment. Pour le surhumain, cherchez pas, y’a rien à voir, c’est pas ici. Et je navigue donc dans le normal en essayant d’oublier mes rêves d’absolu. Éteignez les étoiles, je suis pas de taille…
Dans le moyen par contre, je me démerde pas trop mal. Le bateau par exemple, il est comme moi, c’est pour ça qu’on s’entend pas si mal. Il menace toujours de jeter l’éponge mais finalement, finalement, il continue. Du coup, je suis là, au milieu de l’atlantique à écrire mes conneries en sirotant un t-punch, y’a plus dégueu comme destin. Je pourrais être en terrasse de ce bar maussade à Pointe-à-Pitre à attendre comme tout le monde le résultat dans la 3ème course qui m’a vu abandonner la fin de mon RSA. On était le 27 du mois, faut dire. C’est dans ce genre d’ambiance que j’excelle. Je crois que les gens me reconnaissent comme l’un des leurs, ils n’ont pas tort.
Moi, la patience, c’est pas mon truc. La liberté en revanche, enfin l’illusion d’une certaine liberté, ça me plaît. Alors, traverser en solo, c’est le feu et la glace en même temps. Je fais un routage de taré, comme si j’étais en course, et en même temps, je décide d’aller au nord-est, et puis non, je vire de bord pour une douzaine d’heure, et puis finalement, j’ai mis mon doigt dans le cul de la poule et je décide de gagner un peu plus au nord. Plus ou moins un mouvement Brownien le truc. En plus, j’ai pas fais la connerie qu’on avait faite avec Matthieu, j’ai de quoi vivre pénard jusqu’au 15 août… y’a juste cette putain de ciguatera qui me les brise, mais bon, apprentissage de la patience...

miroir
Miroir




Lundi 8 juin 2020
Après une nuit trop calme, j’ai enfin rejoints la bascule de vent annoncée au sud-est. C’est peut-être le début de la face nord de l’anticyclone des Açores. Du coup une journée rapide mais ça s’est nettement dégradé ce soir. Le vent a mollit mais j’avance encore à bonne vitesse. Le temps lui a carrément tourné dégueulasse. Il faut même fermer la porte du bateau pour ne pas être inondé… Vu ce que je vois par moment à l’horizon, j’ai franchement réduit la toile, trop peut-être mais compte tenu de mon problème de point de fixation de l’étai, c’est plus sage et reposant. Je ne suis pas encore arrivé aux Açores, j’en serai même à la moitié demain… Je crois que ce qui est le plus pénible en bateau, c’est la l’angoisse constante de la casse. À portée de moteur, ça va encore, mais au milieu de l’atlantique, le moteur, c’est pas une option.
Bonne nouvelle, Houellebecq a tendance à m’ennuyer. Peut-être la séance d’écriture d’hier soir a-t-elle laissé des traces. Un chapitre important de mon « histoire ». Je m’en suis pas mal sorti je crois. Faut que je relise quand même. Je crois que le prochain chapitre ça sera du genre « 1969-Bagnolet », celui qui suit « 1968-La Belgique ». Mais je vais commencer par 1969 parce que c’est ma plus belle période à la cité les Rigondes. Entre 69 et 72, mes 3 dernières années à Bagnolet, j’avais entre 7 et 10 ans, j’avais un ami, j’avais un héros et j’étais heureux. En tout cas, j’ai toujours gardé la nostalgie de ma vie en région parisienne, probablement du fait de ces 3 années.
D’ailleurs, le rosé aidant, je vais peut-être m’y mettre dès maintenant.


Mardi 9 juin 2020
Aujourd’hui, nous avons dépassé la moitié de la distance jusqu’aux Açores. Ça fait 2 jours que les conditions sont pas loin d’être idéales, le bateau avance bien, sur la route et ne semble pas trop souffrir. Ça tombe bien parce que sa capacité à endurer les efforts me semble loin d’être nominale. Normalement, demain matin je serai passé sous la barre des 1000 milles restant. Ça n’a l’air de rien mais sur ce genre de traversée, psychologiquement, ça compte un peu quand même. J’ai bien l’impression que mon plan initial sur la route à suivre pour rejoindre un flux de sud-est 10 jours après le départ a fonctionné. C’est de la chance en fait parce que les prévisions météo à 10 jours, c’est un peu comme les pronostics pour le loto. Enfin ici, à cette période de l’année, c’est peut-être un peu plus réaliste.
Aujourd’hui, j’ai fait une pizza tout à fait correcte. Ça n’a aucun intérêt mais du coup je repense à ce restaurant de Cienfuegos à Cuba, sensé être la meilleure pizzeria de la ville, voire du pays. Ce que j’ai fait aujourd’hui, sur un bateau au milieu de l’atlantique, c’est l’Italie à l’état pur à coté de leur merde. Comment est-il possible d’être dans l’erreur à ce point ? Même s’ils n’ont aucune référence en terme de pizza, ils doivent bien se rendre compte, et surtout leur clients, que c’est de la merde ce qu’il servent. Ça restera un mystère pour moi.
Le jours passent gentiment, sans avaries nouvelles, ce qui est bien. Je lis une bonne partie de la journée, je surveille la marche du bateau régulièrement et j’écris un peu, plutôt le soir. C’est assez simple. Sans vivre des moments d’extase, je ne peux pas dire que je m’ennuie. C’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment compris. Ça doit être lié au caractère instable de la situation en bateau. Tout bouge, tout peut casser à tout moment, rien n’est figé, posé. C’est d’ailleurs ce qui me pèse un peu maintenant. J’aimerais bien maintenant pouvoir profiter d’un espace vital moins changeant, plus mesuré dans ses évolutions. En clair, regarder pousser des radis est quelque chose qui m’attire en ce moment. Bon c’est peut-être une erreur d’appréciation mais en tout cas c’est de ça dont j’ai envie.

pain
Pain




Jeudi 11 juin 2020
Ce qui est chiant en bateau, c’est la mer. C’est sur, dit comme ça, ça paraît idiot. Mais en vrai, les vagues, ça n’aide pas. Ça ralentit le bateau, ça empêche de faire plein de trucs, comme dessiner par exemple. La seule chose un peu utile, c’est d’offrir aux oiseaux marin l’occasion de planer au raz de l’eau pour disparaître derrière une vague puis ré-apparaître un peu plus loin, ça c’est joli. Sinon, définitivement, les vagues, c’est chiant, en mer. Bien sur, sur la côte c’est différent. Calé en terrasse d’un bar en front de mer, genre à Biarritz par exemple, et regarder les déferlantes s’écraser sur les rochers, ça c’est cool ! Sinon, moi je dis que le mieux, ce serait de répandre une bonne couche d’hydrocarbure sur la surface des océans, et ça serait tout de suite plus sympa. À peine de petites ridules à la surface, fini les ouragans. Et puis on pourrait même y adjoindre une substance filtrant les UV pour ceux qui aiment les après-midi à la plage.
La transat suit son cours, normalement. Les avaries me laissent un peu tranquille. Il y a toujours le point de fixation de l’étai qui n’est pas au mieux, j’ai dû renforcer avec un autre bout pour m’assurer que tout ne va pas partir à la flotte, le mat avec, mais ça semble tenir, même si le mousqueton que j’avais mis il y a quelques jours n’est pas au mieux. Il faut juste rester vigilent et savoir réduire le génois sans attendre le gros coup de vent. Aux Açores, je reverrai le truc pour finir le voyage un peu plus serein.
Je ne regrette absolument pas ma décision de faire cette transat en solo. Ça n’a rien à voir avec la même chose en équipage, fut-il réduit à 1 équipier. Mener un équipage à bon port et naviguer en solitaire n’ont rien à voir. Les solutions de navigation sont différentes, les réflexions et le mode de vie aussi. Chaque fois que je croise un navire, j’allume la radio au cas ou mais le plaisir est intense d’imaginer le gars à la passerelle, surveillant ma trajectoire et se faisant la réflexion : qu’est-ce que ce bateau minuscule fait ici, au milieu de nulle part. Moi au moins je suis payé pour ça. C’est vrai que le bateau est minuscule. Ce soir, je suis à 800 milles des Açores et j’ai déjà l’impression d’arriver. En fait c’est pour dans 8 à 10 jours. Je pense quelque fois à ces navigateurs du passé qui suivaient un route approximative, voire totalement hasardeuse, et qui à un moment découvraient un côte qui se détachait de l’horizon qui avait été le leur pendant des semaines ou des mois. Aujourd’hui, c’est bien différent. L’électronique me guide et je pourrais presque prévoir à l’heure près quand je vais voir apparaître l’île de Faial. Mais ça ne change pas le fait que mon horizon est plat et circulaire depuis 2 semaines et que bientôt, le regard va s’accrocher à un relief et ce sera la fin de la transat.


Vendredi 12 juin 2020
Une histoire simple.
Ce soir, je me sens un peu comme Alvin Straight dans le film de David Lynch. J’avance doucement, vers le nord à présent. C’est pas la route mais c’est pas moi qui choisi. En fait, l’atlantique nord, c’est assez simple. Au sud du 35ème parallèle nord, le vent est globalement d’est, c’est là que j’évolue et que je tente d’aller… à l’est. Au nord, c’était les corons, mais c’est aussi les régimes d’ouest parce qu’il faut bien équilibrer l’équation au risque de priver d’air tout le vieux continent qui n’a pas besoin de ça pour avoir du mal à respirer. Je trouve que cette façon de voyager vaut bien une tondeuse à gazon. Tous les soirs, les étoiles… Et le temps n’a plus d’importance. Je suis parti de Pointe-à-Pitre avec les vieux réflexes, routage au petits oignons, cette fois je vais faire un temps… Mais putain, on dirait que j’ai rien appris de mes voyages. L’hiver prochain, quand je serai tanké au fin fond du trou du cul du monde, sous la pluie, j’aurai plus que mon expérience pour me montrer ou c’est que c’est que c’est important de regarder (je lis Desproges en ce moment). Et ça commence à rentrer. Aujourd’hui même. Peut-être parce que justement, il a fallut changer de cap parce que Éole l’a décidé ainsi. Et même si je suis un peu lent à la comprenette, je finis par saisir le sens de tout ça.
C’est pas mal d’enchaîner Houellebecq et Desproges. Ils ont des points communs. Surtout le 2ème. Houellebecq, il est brillant, intelligent, et il me fait penser à Isabelle, c’est elle qui m’avait offert « Les particules élémentaires ». Mais Déproges, il est tout ça et en plus il est humain. Il a peur de la mort, il a quelque chose à perdre. Ça rend son propos plus touchant. Mais l’un et l’autre n’ont pas su ou n’ont pas pu dépasser le stade (anal) du cynisme. J’ai encore cet espoir, et d’être là, en plein océan, sur un voilier, m’aide assurément à y parvenir.
En tout cas, le voyage d’Alvin Stright, de Laurentz au Wisconsin en tondeuse à gazon, a quelque chose de rassurant, d’initiatique. J’en ai versé quelques larmes. Et pourtant, c’est au moins la 3ème fois que je mate ce film, comme tout ceux du grand David (le beau David, c’est Bowie, le grand, c’est Lynch).
Chaque fois que je pars dans ce genre de digressions, je pense à quelques personnes qui me manquent. Fred, Marie, Marine, Françoise (merde, que des meufs), Fabien (mais ça compte pas). Je m’en vais les retrouver sitôt le reste de l’océan traversé.

oreille
téléphone maison




Lundi 15 juin 2020
Dans 5 minutes, je sors mon nouveau pain du four. Je suis devenu un expert en boulangerie. Le repas de ce soir, paté de campagne sur du pain tout juste sorti du four et un petit verre de rhum parce qu’on est pas des bêtes.
La vie suit son cours. La dernière réparation du point de fixation de l’étai me convient mieux et le génois a presque une allure normale. Surtout, je sens que le poids de la préoccupation à ce sujet a baissé. A part ça, je bouffe du près et encore du près. Quelqu’un a dû décider que je me casserai le cul pour arriver aux Açores ou alors ils y ont construit une soufflerie monstrueuse car le vent vient sans cesse des Açores depuis pas mal de temps. Mais j’y arriverai quand même. Moins vite, c’est tout. De toute façon, je me suis déjà scié une guibole, je m’en ferai installer une toute nouvelle une fois arrivé, téléscopique celle-là.
Voilà, le pain est cuit. Parfait ! y’a plus qu’à ouvrir le paté et s’envoyer un petit rhum Damoiseau.
J’ai commencé le bouquin de Hermann Hesse, le Loup des steppes. Peut-être que la solitude, le rhum ou l’âge me rendent débile. Peut-être un peu les 3. Mais pour le moment, je ne comprends pas bien l’intérêt de l’ouvrage. Rudolf Hess, sa vie, son œuvre, ça c’est dans mes cordes. Mais Hermann pour le moment, ça ne me plonge pas dans des abymes de réflexions intenses. Sans doute que j’ai quitté les rivages obscurs de l’introspection stérile. Je parle pour moi bien sur. Peut-être aussi que la succession des couchers et des levers de soleil sur l’atlantique n’aident pas à être réceptif à ce genre de propos. Mais je vais aller au bout. Ça serait dommage de passer à coté de quelque chose, si j’ai une chance de le comprendre.


Mercredi 17 juin 2020
Le jour se lève sur ma banlieue. Je change l’heure « officielle » du bateau, il est donc 6h45 et il me reste en gros 500 milles à parcourir. Je n’ose plus prévoir quoi que ce soit vu les conditions que j’aie depuis 5 jours. Cet anticyclone des Açores a une petite tendance à jouer avec mes nerfs cette fois encore.
Hier, j’ai passé la journée à lire pour finr le Loup des steppes. J’aime assez l’écriture. Parfois je trouve même des idées intéressantes. Mais globalement, c’est pas fait pour moi. Trop con peut-être. Sinon j’ai un autre avis, plus tranché, c’est qu’il ne suffit d’aimer Goethe et Mozart et de trouver que la guerre c’est pas bien pour écrire un chef d’oeuvre.


Vendredi 19 juin 2020
J’ai passé la nuit arrêté. Vent nul ! Ce matin c’est pas mieux. Une petite nouveauté ce matin à 9h00 TU, je suis suivi, et même rattrapé, par un navire qui n’apparaît pas à l’AIS. Il n’a pas l’air très gros, c’est un moteur, sans AIS c’est peut-êttre la douane ou les autorités des Açores, mais à 400 milles des Açores, ça me semble un peu loin. Nous allons voir dans l’heure qui vient parce qu’il semble bien vouloir me rejoindre…
Orgueilleux que je suis. Il ne s’intéressait nullement à moi mais passait simplement par là. Un navire militaire français, tout blanc, avec sur le pont des antennes à n’en plus finir. De quoi écouter l’univers entier.
J’avais prévu large pour l’avitaillement, et j’ai bien fait. Je n’ai jamais vu l’océan dans cet état aussi longtemps. Le miroir d’eau c’est la mer en furie à coté. Même pas une ondulation qui fait battre les voiles, ça m’arrange en un sens. Mais à ce rythme là, j’arrive jamais ! À 380 milles de Horta, c’est quand même idiot.
J’ai quand même réussi l’exploit d’avoir une sérieuse otite à l’oreille droite. Hier, ça faisat bien mal mais en fin de journée, elle à percé. Depuis, ça va nettement mieux. Et puis c’est une chose que je maitrise assez bien, l’otite, pour en avoir fait des centaines. Ça n’a même pas joué sur le moral.
« Et soudain, l’absurdité de la situation lui apparut comme une évidence. ». Bon c’est vrai que j’ai fêté la cuisson du nouveau avec du Damoiseau. Soit dit en passant, le meilleur pain que j’ai jamais réussi. Avec un peu de mélange d’huile d’olive, d’ail de Cuba et de fleur de sel de Guérande, c’est une tuerie. Mais au-delà de ça. Je suis par 35° nord et 35° ouest, en gros, le vent a définitivement déserté la région, du coup je peux envisager une arrivée aux Açores dans 6 mois si tout va bien, et donc, je picole un petit rhum 50° des Antilles et tout va bien. Tu m’étonnes qu’ils soient un peu lents à Pointe-à-Pitre. A ce régime là, tu comprends vite le sens de la vie. Ce petit moment de claivoyance au milieu de nulle-part fera à tout jamais partie de mon voyage. Cet instant est une pure magie ! C’est beau. Je sais bien que ça va finir par repartir, que je vais arriver à Horta, et puis sur les côtes françaises. Mais ce moment est très beau. Quand tout sera parti en couilles, c’est à dire dans pas longtemps à mon avis, « je garderai, pour habiller mon âme » le souvenir de ce coucher de soleil par 35 nord et 35 ouest.

coucher
Couleurs


coucher
Couleurs




Samedi 20 juin 2020
Faut quand même être solide psychologiquement pour supporter cette fin de transat. Ça fait 6 jours que j’ai plus de vent et 3 jours qu’il est quasi nul. Aujourd’hui, 43 milles en 24h, moins de 2 nœuds de vitesse moyenne. Il reste 323 milles à parcourir pour arriver à Horta mais si les conditions restent identiques, ça veut dire 1 semaine ! J’ai plus de tabac, j’ai plus de bière, ça j’avais plus ou moins prévu. Je peux encore faire à manger correctement, heureusement. Le truc, c’est que la pression est si élevée sur une zone grande comme la France que je dois bien me rendre à l’évidence, ça va être comme ça jusqu’à Horta. Putain de moine, c’est chaud quand même. En plus, mon otite s’est réveillée. C’est pas forcément très douloureux mais je suis carrément sourdingue de l’oreille droite. Coté équilibre, c’est moyen. Autant dire que le moral est moyen ce soir. Je sais que ça restera dans mon album personnel de transat en solo mais c’est pas évident à vivre.


Lundi 22 juin 2020
1h30 du matin. En fait même plutôt 2h30 TU, ce sera l’heure des Açores, je changerai demain. Le rythme du sommeil en bateau s’établit toujours comme ça pour moi. Des périodes de 2h environ tout au long des 24h d’une journée. Du coup, la nuit, c’est souvent vers cette heure ci que je me lève. Je retournerai dormir dans 1h ou 2 jusqu’au lever du soleil.
Le calvaire est peut-être terminé. Dimanche, j’ai navigué à 4 nœuds vent arrière, les voiles en ciseau et cette nuit la vitesse oscile entre 4 et 5 nœuds. Espérons que ça va tenir comme ça. J’ai un peu hâte d’arriver à Horta et d’aller voir un médecin pour mon otite de l’oreille droite. Elle est sévère. Peut-être la plus forte de ma vie d’adulte. C’est bizare d’avoir choppé ça en bateau, je me renseignerai pour savoir exactement ce que c’est et comment c’est possible d’attraper ça au bout de 3 semaines de transat.
Je me demande ce que sont devenues les conditions d’accueil à Horta concernant la pandémie mondiale. J’ai mis le sujet de coté pendant 1 mois. Pas de news. Ce qui serait bien, c’est que je ne retombe pas dans ma boulimie d’informations, d’autant que je sais ce qu’elle valent. C’est comme si ce brouhaha m’était nécessaire pour trouver ma place. Il y a sans doute mieux à faire. Apprendre par exemple. Je pourrais remplacer mon heure de lecture de toutes les news au petit déj’ par la lecture d’une ressource sur un sujet qui m’intéresse. Il faudrait que je me constitue une réserve de ressources et que je l’entretienne dès que j’en ai l’occasion pour pouvoir me servir le matin au petit déj’, comme les céréales ou les fruits. Il faut éviter de chercher l’info à ce moment là parce que là c’est l’échec assuré. Pas con ça. Le placard à ressources. En tout cas, ça me rendra pas plus con et ça me fera moins de mal que google-news.

Voilà, si les conditions restent comme ça jusqu’à demain, j’arriverai demain après-midi à Horta. C’est pas que je sois si pressé de me poser au ponton mais j’aimerais bien voir un médecin ORL parce que je suis complètement sourd de l’oreille droite. La douleur, je gère à peu près bien avec un doliprane de temps en temps mais niveau sonore c’est HS. J’espère que ce n’est que temporaire.
Je serai peut-être obligé de passer une nuit de plus en mer, histoire d’arriver à des heure ouvrables à Horta. On verra.
Cette histoire d’otite me gache un peu la fête, faut bien le dire. Je ne sais pas quelles sont les conditions d’accueil mais j’aimerais bien rester quelques jours histoire de régler ce problème de santé et d’arranger aussi l’étai un peu mieux. Horta, avant l’apocalypse pandémique, c’était connu pour être une escale obligée de tout bateau de retour des Antilles. Il y a 4 ans, j’avais choisi d’attérir à Ponta Delgada sur Sao Miguel un peu par hazard. J’avais contacté par radio un paquebot sur le chemin pour avoir la météo et sa destination était Sao Miguel. Du coup je suis content d’accoster à Horta, petit port mythique de tout plaisancier transatlantique.
J’ai craqué finalement. Ce soir, je fume un Cohiba en provenance directe de Cuba. C’est bon cette merde ! Pour le corps et pour l’esprit. Surtout pour l’esprit. Histoire de me plonger à nouveau dans ce voyage en mer Caraïbe. Un verre de rhum Damoiseau et un Cohiba, je serai pas plus intelligent après mais plus détendu, c’est certain.

cohiba
Cohiba




Mercredi 24 juin 2020
Après une nuit passée au large de l’île de Faial, sans voile, à la dérive, je me suis remis en route pour arriver à Horta ce matin. Les conditions d’accueil sont évidemment particulières du fait du COVID. Mouillage dans le port et interdiction de quitter le bateau. Mais on est au Portugal et tout ça se fait dans la joie et la bonne humeur. Ils sont vraiment cool ces portugais. Demain, je serai convoqué pour subire un test virologique et vendredi, je devrai pouvoir aller à terre. En attendant, 3 personnes du Café Sport de Horta sont passées me voir pour me proposer de faire des courses pour moi et même de me livrer le repas du soir, car c’est aussi un resto. Vraiment adorables ces gens. J’ai commandé un « steak de la terre » et une bouteille de rouge. Ça va mal finir, je le sais, mais ça fera du bien quand-même.

Açores
Açores

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