Mardi 19 novembre 2019 - 21h39

Les toubabs
J’ai quitté Dakar et le Sénégal. Ça fait du bien de repartir après une dizaine de jour dans cette capitale où tout est différent du monde que je connais. l’agitation et le bordel permanent de Dakar m’ont quand même permis de comprendre un peu mieux ce qu’est l’Afrique. Même si le fait d’arriver en voilier donne un statut un peu particulier, on reste un toubab source éventuelle de francs CFA qui vient visiter une ancienne colonie. Les français installés là depuis longtemps ne font d’ailleurs rien pour changer ce regard. On m’a immédiatement expliqué qu’un ouvrier sur un chantier était payé 3000 CFA, environ 4.5 €, la journée. C’est la référence pour continuer à exploiter les locaux pour tout et n’importe quoi. Moi qui suis déjà incapable de marchander au marché d’Essaouira où c’est pourtant la tradition, je n’ai pas bataillé pour les services proposés. 7000 CFA pour acheminer l’eau sur le bateau, 300 litres dans des bidons à charger sur la pirogue et déposer sur Lullaby, ça me semble pas scandaleux.
A écouter les membres du Cercle de Voile de Dakar, il faut toujours tenir la bride sinon « y’a plus de limite ». ils sont pas loin de regretter la fermeture de camp de l’île de Gorée. Du coup quand un fils de ministre désoeuvré passe prendre un verre, les esprits s’échauffent et on entend des choses qui ne poussent pas à l’optimisme béat.
La petite escapade au lac rose, à une heure de Dakar, était plus apaisante. Les enfants du village qui jouent avec mes poils de bras décolorés par le soleil, la nature cohérente, les baobabs, les dunes, tout ça était charmant. Bien sur, reçus par Stéphanie et Vincent, nordistes installés sur les bords du lac rose depuis longtemps, les choses parraissent plus douces. Mais la peinture de Vincent (overblog facebook) témoigne d’une réalité plus complexe. Une seule soirée en leur compagnie permet de retrouver un certain optimisme à propos du genre humain. La magie a opéré et c’est aussi pour ce genre de rencontre que je suis parti en voyage. Merci Stéphanie, merci Vincent, entrés direct dans ma forêt.


La paire de jumelles


Près du lac rose

2 jours 1/2 pour rejoindre l’île de Boa Vista au Cap-Vert. Des conditions pas trop confortables avec une mer croisée plutôt travers, ça remue pas mal. Quand même le temps de pêcher 2 bonites qui ont fait notre bonheur.
Sal Rei est une ville où l’on croise pas mal de touristes. Quand j’ai entendu qu’on me parlait allemand, j’ai compris que le teuton est venu en nombre. Effectivement, à 2 km on trouve une sorte de centre de vacances à l’architecture étonnante, genre Aladin de Disney, qui se suffit à lui-même. Complètement clos sauf coté plage où des policiers locaux passent régulièrement en quad pour rassurer. On y boit de la bière, mange de la choucroute et grille sur les transats bien alignés comme des chaises un jour de congrès à Nuremberg. L’eau turquoise où quelques kites font des aller et venues en attendant le soir sert de toile de fond à des centaines de photos inoubliables. Ça reste un bel endroit pour une halte mais il ne faut pas s’attarder.
Du coup, départ vendredi soir pour une navigation de nuit et une arrivée au petit matin à Palmeira sur l’île de Sal.
Là, l’ambiance est différente. Une quinzaine de bateaux sont au mouillage mais les touristes préfèrent le sud de l’île où parait-il on trouve des rangées d’hotels pour européens. Le village n’est pas bien grand et ses habitants ne sont pas trop occupés. Le poisson est vendu sur le port et on trouve quelques établissements tout à fait sympathiques pour manger. On peut aussi venir à l’heure où on ne mange plus, et là c’est bien. Le dimanche soir est traditionnellement consacré à la fête. On mange dans la rue et pour peu qu’on s’en donne la peine, il est possible de passer la fin de soirée en terrasse d’un petit bar qui regroupe bientôt la moitié du village autour de quelques guitares. C’est étonnant comme on peut devenir polyglotte après quelques bières. Quand on a attaqué le rhum, je parlais courament le portugrec. Ça m’avait fait la même chose en Bretagne, dans le bar associatif de la Roche-Bernard. En fin de soirée, j’aurais pu dire la messe en breton. Ici, pas de messe. Juste un beau moment. J’y ai « perdu » mon portefeuille avec papiers, carte bleu et liquide. Mais comme un signe, l’histoire finit bien quand lundi matin, un pêcheur du port m’appelle au téléphone. Je ne comprends rien à ce qu’il dit mais de toute évidence, s’il a mon numéro c’est qu’il a mon portefeuille. En fait, c’est une jeune fille sourde et muette qui m’accueille sur le quai, je comprends du coup qu’elle ne m’ait pas appelé elle-même, et qui me tend l’objet délesté uniquement de l’argent liquide. Ça m’apprendra à être moins débile.
Je vais rester un peu ici. j’ai retrouvé des amis de voyage rencontrés à Fuerteventura. Ensuite ce sera le départ vers Mindelo, dernière station avant l’autoroute des alizées vers les Antilles.


Boa Vista


Sal


Salines de Pedra de Lume

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Jeudi 7 novembre 2019 - 17h50

Gaïndé
Gaïndé ça signifie le lion. Emblème du Sénégal qu’on imagine à la tombée du jour approchant le lac rose pour s’abreuver. Bon en fait, j’aurais plutôt choisi le diesel comme emblème du Sénégal qu’on voit s’abreuver sans discontinuer dans l’une des nombreuses stations services, tant il consomme à longueur de journée en transpirant son nuage bleu-gris. Ou à la rigueur le lion Peugeot des taxis à bout de souffle.
Comme disait un ancien humoriste, quand tu vis en Afrique, faut avoir le sens de l’humour ou bien partir à la nage…
Ce matin, je longeais une avenue qui mène de la baie de Hann à Dakar-Plateau et à un moment, j’ai commencé à sourire, puis à rire franchement. Un monde de fou où le diesel est roi s’agitait sous mes yeux. Et comme les mots qu’on répète plusieurs fois et qui finissent par perdre totalement leur sens pour acquérir un pouvoir comique rare, tous ces engins et tous ces humains autour allaient, en avant, en arrière, restaient immobiles moteur à fond, la folie pure. Même sur le bas-coté, dans la poussière, un jeune était là, hébété, en plein soleil, à 30 cm d’un moteur diesel en pleine action, dépourvu de fonction évidente, comme si il se suffisait à lui-même. Parce qu’un moteur, il faut que ça tourne !
Le long des avenues qui mènent plus ou moins au port, les camions occupent tous les espaces disponibles. Mais quand ils sont au repos, ils servent de logis, de cuisine, procurent de l’ombre à l’heure de la sieste ou de la prière. C’est beau comme un dimanche pluvieux sur le parking de Gifi. Et dans ce milieu hautement insalubre, vit un peuple, plutôt bienveillant, qui s’affaire à réparer des objets que j’aurais bien des difficultés à identifier au premier coup d’oeil. Des choses couleur terre rouge, avec parfois des fils qui en sortent et qui finiront peut-être par réintégrer le monde merveilleux de la mécanique en mouvement.
Enfin, je suis arrivé sans m’en rendre compte devant le saint des saints, gardée par un agent en uniforme, l’entrée de Boloré-Logistique. J’ai compris qu’ils n’ont pas fini de bouffer de la poussière et respirer des particules fines à plein poumons.
Heureusement, depuis que je suis ici, j’ai croisé Ibrahim, Diégo, Georgette, Moussa… et leur bienveillance est une évidence. Nous sommes des humains qui respirons le même air viscié et qui prenons le même plaisir à nous découvrir.


Qu'est-ce que je fous là ?



l'hôtel Gaïndé


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Samedi 2 novembre 2019 - 21h42

Tenerife
Ce qui est beau parfois avec l’espagnol, c’est ce coté sanguin, viril. Ça sent la poussière de l’arène surchauffée par un soleil de plomb, le marché du samedi matin avec ses clients qui jouent des coudes sans complaisance ni malveillance. Mais c’est aussi l’équipage du bateau voisin qui embarque à 1h du mat qui vient te rappeler que Franco vient d’être exhumer et que manuel valls espère encore devenir président de la Catalogne.
Demain matin, en fin de matinée du coup, je vais quitter San Miguel et Tenerife. J’irai passer 2 ou 3 nuits au mouillage à la Gomera avant de mettre le cap au sud vers l’Afrique. J’ai passé ma dernière soirée avec Gaia, Julie et Raphael avec qui j’ai passé de bon moments ici.


Entre Tenerife et Gomera


Canaries-Sénégal
Vendredi 25 octobre 2019, Il est 9h et je quitte le mouillage de Valle Gran Rey sur l’île de la Gomera, 1/2h après le voilier Safari qui emmène Conchi et Thierry à El Hierro. Couple charmant d’une bonne cinquantaine d’années. Elle, espagnole, est une petite femme énergique et souriante, lui, français, est conforme à ce que je connais des Thierry, posé et méthodique. Malgré ses très nombreux voyages partout dans le monde, il fait preuve d’une humilité respectueuse qui frise la manie. Mais on a pu passer de bon moments ensemble. Je ne les choisirais pas pour une soirée destruction massive mais ça reste une belle rencontre. On se reverra peut-être au Cap-Vert d’ici 2-3 semaines.
La première journée s’est soldée par une progression de 70 milles, autant dire que je n’ai pas battu des records, faute de vent. A noter tout de même le spectacle qui a duré toute la nuit des orages sur les îles Canaries, en commençant par El Hierro le soir pour s’achever par Tenerife ce matin. A un moment, je me suis demandé si c’était pour ma pomme, mais non. Seulement ce matin une pluie d’une heure qui a rincé le bateau.

Samedi 26 octobre. Aujourd’hui fût une belle journée de voile. 6-7 nœuds toute la journée. Ça fait du bien, compte tenu de la distance à parcourir. En même temps, j’apprends à lacher prise avec ça. Je n’ai pas rendez-vous chez le docteur M’foudi à Dakar. Je dois juste y être le 8 novembre, ça laisse de la marge. Si je n’y arrive pas, c’est que je n’y arriverai jamais. Même à la nage je serais à l’heure. 36 heures que je suis parti et ça commence à devenir intéressant cet isolement. On peut tourner les choses de façon philosophico-poêtico-masturbatoire mais en vrai, la première question qui vient à l’esprit c’est : Qu’est-ce que je fous là ? Les vagues se suivent et ne se ressemblent pas. Les dauphins passent se frotter à la coque avant de poursuivre leur route tout aussi absurde que la mienne, le bateau trace sa route à travers les vagues comme si ça devait durer éternellement. Eh bien justement ! En bateau, pas d’échapatoire. L’espace, le temps, la répétition des gestes. Tout est là pour te mettre face à toi-même. Dans cet arrangement des choses, tu n’as pas plus de sens qu’une carte des vins en zonzon. Le sens, il faut se le donner soi-même. Sinon, tu fais juste partie du tout dans lequel tu finiras par te dissoudre, mais l’heure n’est pas venue. Je comprends mieux pourquoi je suis si attentif aux gens que j’aime quand je suis en bateau. C’est justement parce que rien d’autre me rattache à mon humanité dans ces conditions. C’est précisément ça qui est génial. Si seulement je pouvais revenir au monde en conservant cette aptitude à coller à cette humanité.
Pourquoi, au bout de seulement 36h, je retrouve cet « état de grace ». Pour 2 raisons me semble-t-il. D’une part, je pars pour 8 jours de mer, et c’est différent de 48h. Mais surtout (c’est lié), je n’ai plus de contact avec la terre depuis 24h. J’ai rangé le téléphone dans la soute (bon, y’a pas de soute sur mon bateau mais c’est pour le principe). Le seul écho qui me vient, c’est ma propre voix et celui des vagues aveugles. Toutes ces conneries à propos du temps qui passe n’ont aucun sens ici. Paul Erling Johnson a sans doute compris ça du fond de son mouillage à Carriacou et de sa bouteille de vodka. D’ailleurs, le temps n’avait aucune prise sur lui visiblement. Il aurait pu nous dire qu’il avait 420 ans, comme Micromégas de Voltaire, que ça ne nous aurait pas surpris plus que ça. Pareil ici ! Le soleil va se coucher, le vent a un peu forcit, nous filons à 6.5 nœuds et tout ça n’a pas de rapport au temps. Tout droit ! Cap au 187 et vogue la galère.
Bon ! En vrai. Après un « apéro dinatoire » au coucher de soleil, je reviens sur ce que j’ai dit. Il est 21h, je suis sur le pont laissant libre court à mes divagations. Il fait 20-25° et l’humidité est à 100 %. ça peut présenter un intérêt parfois mais c’est pas le propos. Demain, je déscendrai sous les 23° de latitude nord, je serai donc sous les tropiques. « Viens dancer ! Sous le soleil des tropiques... ». J’ai eu cette putain de chansons dans la tête la moitié de la journée. Pourquoi ? Pourquoi moi? Limite je frappais des mains les doigts écartés en secouant la tête et en regardant le ciel. Tout ça pour dire que je ne suis pas à plaindre…

Dimanche, jour du seigneur dit-on, mais pas celui de la pêche visiblement. Les conditions étaient parfaites, vitesse idéale, humeur joyeuse, citrons près pour le « cevice ». Mais voilà ! Bredouille ou brocouille suivant les régions. Du coup je me suis remis à mon histoire avec le 1er chapitre, les débuts. Il faut que je le reprenne d’ailleurs, j’ai oublié 2-3 trucs importants comme l’histoire de mon prénom.

Lundi matin, de bonne heure et de bonne humeur, comme disait mon père à ses ouvriers. Il a toujours eu le mot pour rire, tu m’étonnes qu’il ait déposé le bilan. Un patron qui te dit ça le vendredi soir, tu as envie d’abréger ses souffrances… Enfin donc, lundi matin, 28 octobre 2019, 7h du matin. La nuit a été parfaite. Rapide à 6 nœuds en moyenne et animée avec 2 cargos croisés à 1 mille. C’est officiel, ce matin est tropical ! D’ailleurs cette nuit, à poil sur le pont pour un petit réglage, j’ai pu constater que la température est correcte.
Parenthèse : Le soleil apparaît tout juste sur l’horizon ! Il s’élève doucement sur le sud du Sahara Occidental.
Pour mémoire, l’axe des pôles est incliné d’environ 23°. Aux équinoxes, il est à midi à la verticale de l’équateur et aux solstices à la verticale de l’un ou l’autre tropique. En ce moment par exemple, 4 mois après le solstice d’été, il fait à midi un angle de 60° par rapport à l’horizon là où je me trouve. L’équivalent du début août en France…
Ce matin, le vent est un peu faiblard. Même carrément en fait. 5 nœuds, c’est pas avec ça qu’on va battre des records. Mais la météo prise sur 10 jours avant de partir indique que dans la journée, ça va s’animer franchement, 15 nœuds établis, avec le bon angle en plus. J’ai hâte de voir ça.
Bon, il est 17h15 TU et j’attends toujours le vent. À peine 3 nœuds de moyenne depuis ce matin. En même temps ce fut une belle journée. Ce matin, à la faveur d’une pétole absolue, j’ai arrêté le bateau, roulé le génois, affalé la grand’voile, envoyé un bout dans l’eau au cas où, et j’ai plongé dans une eau à 24° je pense. J’en ai profité pour me laver sérieusement. Après, j’ai testé ma machine à laver le linge. En fait, j’utilise un bidon étanche. J’y mets de l’eau de mer, de la lessive, le linge et je ferme le tout. Les mouvements du bateau font le reste ou à peu près. C’est pas mal ! Ça prend 3h mais le résultat est correct.
Je contemplais la mer tout à l’heure, la longue houle, l’horizon partout, et je me disais que dans ces conditions toutes en nuances, l’aventure du marin solitaire sur l’océan ressemble plus à un apéro sur la dune à Montalivet qu’à une épreuve d’ultra trail… Normalement, demain j’aurai parcouru la moitié du trajet. Et toujours d’après la météo de madame Irma, la suite devrait être nettement plus rapide. Moi je suis prêt !
Pour terminer la journée, toujours le même rituel. Vérifier la charge des batteries : de ce coté ,ça va. Le panneau a bien travaillé aujourd’hui. Ensuite ranger les lignes de pêche, il ne faudrait pas je je piège un poisson cette nuit. Il n’aurait pas fière allure demain matin. D’ailleurs, en parlant de poisson, j’ai croisé mon premier poisson-volant aujourd’hui. Rencontre funèbre il est vrai, tant le mutant était sec comme une biscotte, coincé sur le pont depuis un certain temps. Enfin, je prépare mes pimientos de Padron avec un certain brio et j’ouvre une Bière. Le coucher de soleil avec une bière, une clope et mes pimientos, ça se tient pour un lundi !


C'est beau l'absurdité qui flotte


Mardi 29 octobre 2019
Une traversée sous le signe de la lenteur. Je ne verrai donc jamais le vent prévu par madame Irma. Toujours ces 8-10 nœuds au plus fort de la journée, mais bien orienté c’est déjà ça.
Aujourd’hui j’ai franchit la frontière entre Sahara Occidental et Mauritanie. Au large bien sur. À 100 milles de là. Il reste une petite moitié du trajet à parcourir. Dans 3-4 jours, c’est Dakar.
Les faits marquants de la journée : La ligne de pêche refaite à neuf, le moulinet démonté et graissé comme il faut, le tout remit à l’eau et bim ! 1h plus tard, j’attrape une dorade coryphène. Pas très grosse mais comme il faut. J’ai décidé d’arrêter le frigo et du coup, sa taille est parfaite pour 2 beaux repas sans avoir besoin de conservation longue durée. J’ai aussi rencontré une groupe de dauphins. J’en ai compté au moins 30 qui jouaient à l’avant du bateau. Ils sont restés 1/4h. Enfin, quelques rencontres sur l’eau, des cargos, un voilier qui va vers le Cap-Vert et ce soir un bateau de pêche nommé KINEIMARU NO.151. Ça me rappelle quelque chose… je cherche, je cherche et puis je trouve. Un doc que j’avais vu à propos de Sea Sheppard et son capitaine barbu. Ils étaient allés pourrir la vie d’un bateau de pêche nippon dans les eaux antartiques où il était sensé buter 300 baleines à des fins scientifiques… Remarque, le meilleur moyen d’être sur du recensement de l’espèce, c’est de ramener le nombre d’individus à zéro. Y’en a plus, zéro, j’ai tout bon ! Et donc ce bateau d’assassins s’appelait je crois le KINEIMARU. Le nombre que je vois sur son identification, NO.151, semble indiquer que l’extinction de masse a encore de beaux jours devant elle.


j'ai sauvé plein de crevettes


Mercredi
« Vive madame Irma !»
Bon en même temps il finit toujours par faire un temps ! En fait je suis injuste avec les prévisionnistes. Les cartes, que j’ai gardées, disaient bien que le vent allait rentrer franchement la nuit de mardi à mercredi. Bravo ! À 2h du matin, je me réveille en constatant que le bateau prend un cap qui varie de 60° sur les rafales et les vagues. C’est pas raisonnable… Du coup je m’habille un peu, mets des chaussures en prévision et monte sur le pont pour y voir plus clair. C’est une expression par cette nuit sans lune, je croiserais Paco que je ne le reconnaitrais pas. Rapide coup d’oeil sur l’anémomètre, 25 nœuds. Bon, c’est là qu’il faut montrer ce qu’on sait faire. Top chrono, montre en main, 5 minutes plus tard, j’ai pris 2 ris dans la grand’voile et réduit le génois de 30 %. Lullaby retrouve son équilibre, le pilote me remercie et Lullaby gambade comme un jeune faon sur les vagues qui n’ont pas tardé à se former avec ce vent.
Quand j’étais au pied de mat, pour la prise de ris, je me disais : « voilà une chose que je sais faire correctement ». y’en a pas tant que ça. Certains sont nés pour exceller dans un domaine, être virtuose avec un instrument de musique ou n’avoir pas son pareil pour couper les cheveux en 4. pour d’autres, qu’on pourrait hativement qualifier d’a-peu-pristes, c’est dans la multitude que réside leurs aptitudes, limitées certes mais eclectiques. Enfin, il y a ceux qui ne savent rien faire. Du moins il leur reste la possibilité de le faire du mieux qu’ils peuvent. Pour ma part, j’essaie clairement d’appartenir à la seconde catégorie. Mais, pour ce qui est de conduire à la destinée de mon bateau, je pense m’approcher de la première. C’est pas dommage après 7 ans de vie commune et près de 30000 milles parcourus.
Aujourd’hui, c’est relâche pour la faune marine. Sauf à vouloir faire des ricochets avec le leurre à la traine. Bien sur, je peux espérer chopper un poisson-volant au passage mais faudrait quand même avoir de la chatte. Et puis, le poisson-volant, c’est pas magique à manger. Déjà chez le poulet, les ailes ça ressemble à rien mais là c’est même pas la peine.
Plat du jour : Filet de dorade coryphène avec sa purée de pomme de terre des Canaries au lait de coco. Bah mon cousin ! J’ai rarement préparé un plat moi-même avec mes petites mains qui soit aussi bon. Peut-être même jamais. Bon, cet après-midi, j’ai passé 1/2h à nettoyer la cuisine mais quand même, ça valait le coup. Ce soir j’arrive à la latitude de Nouakchott. Je suis à 100 milles des côtes mauritaniennes. Si tout va bien, j’arriverai à Dakar vendredi midi. 7 jours pour 810 milles compte tenu des conditions faiblardes, c’est pas si mal.

Jeudi 31 octobre 2019
Une douce nuit. Rien de particulier à faire, juste empanner le génois vers minuit et au lit. J’ai été réveillé vers 6h30 par l’AIS qui m’indique qu’un cargo est à moins de 5 milles de nous. Ça fait quand même 9km, ça laisse le temps de se retourner.
Je ne sais pas si c’est la température, le contexte ou la nourriture mais je fais des rêves pas possibles. J’ai pas noté mais c’était carrément étrange. Pleins de gens intervenaient dans des rôles peu communs. Et puis tout s’est évanouit le temps de boire un café.
Les conditions sont idéales et on avance à 5-6 nœuds. Bien sur, ça pouvait pas tomber autrement, il reste 160 milles jusqu’à Dakar et la question qui va se poser c’est comment faire pour arriver de jour ? Sur ma lancée actuelle, ça fait arriver vers la mi-journée mais est-ce que ça va tenir comme ça ? Si ça ne passe pas, j’irai faire un tour au large pendant la nuit pour arriver le matin. J’ai pas envie de rentrer à Dakar de nuit avec le trafic marchandise qui semble assez intense. D’ailleurs, je me suis dit comme ça ce matin que je pourrait peut-être monter une petite entreprise d’import-export entre Bordeaux et Dakar, ça s’est déjà vu. Ça marchait bien paraît-il. Et puis en tant que demandeur d’emploi, je peux certainement prétendre à quelques aides. De la région Aquitaine par exemple.
8h30, je reprends juste pour un détail. Après un joli petit déjeuner, je range tout ça et je vais faire un tour d‘inspection du bateau. Et qu’est-ce que je vois ? Le génois décousu sur 50 cm en tête ! Bah voilà, j’étais pas trop occupé en ce moment, je sais ce que je vais faire ce matin : Affaler le génois, le rapporter dans le cockpit si possible, sortir le matos de couture et réparer l’engin, puis refaire la même chose en sens inverse. Si j’ai fini à midi, ce sera beau !
Le marchand de sable est passé. Le soleil se couche mais il a disparut dans le sable. On se rapproche de la côte et avec ce vent d’est, la couche basse de l’atmosphère est chargée de sable. Cette journée a été, comment dire, pénible. Au sens physique du terme. En fait c’était un bon mètre de génois qu’il fallait réparer. De 9h à 15h avec une pose d’1/4h pour avaler une tomate. 5 h et 1/2 de couture. Je sais pourquoi j’ai pas pris cette option au BAC. Ensuite, il a fallut remettre le génois en place et ça m’a pris 1/2h avec une mer dégueulasse qui fait faire des bonds au bateau. A l’avant c’était carrément Stalingrad ! Je suis sorti de là érreinté. Mais le résultat est là et c’est ça qui compte.
Pendant mon petit chantier, je naviguais sous grand’voile seule et donc pas très vite. Du coup, il reste 130 milles d’ici Dakar. J’arriverai donc samedi, la question est réglée.
Sur mon GPS, je suis cerné de cargos. Il y en a un qui va me doubler dans 1/2h par tribord. Plus je me rapproche de Dakar, plus ils sont nombreux. C’est vrai que pour piller l’Afique, il faut bien un moyen de transport.


7h de travail


Vendredi 1er novembre 2019
12h30, il reste 28 milles à parcourir pour arriver à Dakar. Finalement, je vais arriver aujourd’hui. J’espère que le vent va tenir pour arriver avec je jour. C’est pas gagné.
Mais il ne faut jamais désespérer. Je viens de croiser Mamadou sur sa barque de pêche motorisée. Il porte un ciré, il faut 28° à l’ombre en ce moment… Il vient me dire qu’il s’est perdu et me demande où est Dakar. En plus il n’a rien mangé depuis hier. J’y crois plus ou moins à son histoire mais pourquoi pas. Il est à 50km des côtes et sa barque est vide. Je lui indique la route, c’est pas dur c’est tout droit vers le sud, et je lui donne quelques bananes. Il semble ravi. On se reverra peut-être à Dakar, qui sait.
Ce matin, le bateau était couvert de sable ocre, très fin. Il y en avait partout. Ça avait commencé hier, quand j’ai vu disparaître le soleil 1h avant le coucher dans une couche jaunatre. Ici, c’est le pays des poisson-volants. Ça n’arrête pas de ricocher sur les vagues. La nuit, ils continuent mais ils n’ont pas l’air d’être équipé pour ça. Du coup, j’en ai vu un qui m’a manqué de peu. Il s’est mangé le coté de la capote et est retombé à l’eau, histoire de réfléchir 5 mn.

Arrivée à Dakar.
Dakar, c’est sur une sorte de presqu’île et c’est grand ! De l’arrivée à la pointe ouest jusqu’au mouillage de la baie de Hann, il y a 16 milles. 30 bornes en langage de terrien. Du coup, il faut 3h pour faire le trajet et re-du coup, j’arrive plutôt de nuit au mouillage. Je pensais avoir vu beaucoup de cargo sur la route, mais non en fait ! Ils sont tous là ! Mille dans le port, mille au mouillage et moi qui traverse le chenal entre les 2, 1h après le coucher du soleil. Mais ça va. Je suis concentré comme un dissentrique qui a envie d’éternuer mais ça va. Et puis c’est beau ! D’un coup je réalise que j’arrive à Dakar. Putain ! L’Afrique en fait. Avec plein de Pacos que je rencontrerai demain. Je suis très heureux d’être ici.
Bon en fait, ça c’est la 1ère impression. En fait y’a plein de choses. A commencer par le mouillage. C’est pas grace au feux de mouillage de ces flibustiers qui sont là. Pas un ! Du coup dans le noir, entre les épaves que l’on m’avait signalées sans plus de précisions (heureusement qu’il y a 1/4 de lune pour deviner les fantomes), la quinzaine de bateaux tous feux éteints et la sonde ! J’arrive dans la zone, ça fait 10mn que le sondeur déprime entre 4 et 3 mètres mais là ! Je fais le tour : 1.4, 1.3, 1.2, 1.1m. Bon en même temps c’est pratique, j’aurai pas besoin de l’annexe, y’aura qu’à y aller à pieds. Une nuit sur Gran Canaria me revient en mémoire… Et Marie qui nous sauve en prenant la bonne décision. Heureusement, je serais encore à essayer de sortir le bateau des cailloux à grands coups de moteur. Je returne vérifier la marée, elle est basse. C’est déjà ça. Je trouve un endroit avec 1.5m de flotte (!) et j’arrête le zinzin.
Voilà ! Je suis au mouillage à Dakar.
En cadeau de bienvenue, j’ai pêché il y 3h une bonite à dos rayé. Pas grosse mais parfaite pour mon repas de fête. J’ai droit à un fond musical, peut-être discutable mais quand même. Il semble que l’expression favorite des journalistes envoyés spécieux au proche orient ait un fondement : La grande prière du vendredi. Et nous sommes vendredi.
Je repense à ce que j’ai fait cet après-midi, et ça me perturbe un peu. J’ai passé 1h à ranger le bateau en mode Alibaba et les 40 millions de voleurs. Le moteur de l’annexe dans un coffre sous cadenas, la survie sécurisée elle aussi avec un cadenas. Le lancer de pêche rangé au fond d’une cabine… Plus rien ne « traine » à l’extérieur du bateau. Eh bin si j’étais un jeune dakarois (?) et que j’apprenais qu’un mec tout content d’arriver de France pour visiter sa ville, avait passé tout ce temps à lutter contre les supposés périls décrits à longueur de pages FB genre « partir en mer et vivre à bord », je crois que je serais un petit peu chaffoin. En arrivant, j’ai contourné l’île de Gorée. Tout ça mis bout à bout, ça me laisse un petit arrière-goût de fdp.
Demain, je vais descendre à terre, trouver un carte sim pour la data parce que sinon, avoir Marine comme amie avec Whatsapp, ça équivaut à un loyer hors UE, et donner quelques news.


Arrivée à Dakar


Samedi 2 novembre 2019
1ère journée à Dakar et c’est bien. Dans ce voyage, c’est ça que je suis venu chercher. Découvrir le monde autrement que ce qu’on m’en a toujours dit. Là, je suis pas déçu.
Par 38°, je décide de rejoindre la Médina de Dakar, à pieds, parce que c’est mieux comme ça. 1H de marche pour comprendre que l’odeur d’hydrocarbures en devenir ou déjà consommés est omniprésente. J’ai commencé à avoir des doutes quand je croisais des gens qui portaient des masques pour respirer, comme les japonais parano, mais là, c’est une question de survie. Je suis passé dans des rues où des norias de camions, qui n’avaient pas la pastille verte semble-t-il, se bousculaient sans prendre garde aux étals de vendeur de tout, fruit et légumes compris, sur le trottoir. Le pot d’échappement à 10cm des salades et des poissons morts ! Dans d’autres rues, carrément impraticables en véhicule, c’est 10000 watts tous les 3m qui vous vantent la qualité de la marchandise, ou de la religion, j’ai pas trop compris. A un moment, ils étaient tous assis par-terre, la je pense qu’il ne s’agissait pas de t-shirt Hugo Boss.
Eh bien malgré ça, je suis super heureux d’être là. Bon peut-être que je vais me calmer avec mon tri sélectif sur le bateau, parce qu’ici, la poubelle verte ? La poubelle jaune ?? c’est quoi une poubelle en fait !
C’est sur, l’effondrement à venir se fait mieux sentir ici. Je suis arrivée dans la baie au milieu de 10000 cargos et le jour où il faudra se passer de gasoil, il faudra monter une putain de succursale des laboratoires Bayer ici, à Dakar, pour fournir en anxyolitiques.



Chacun sa méthode

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Mardi 15 octobre 2019 - 20h35

Jean-Michel Apeuprès est mort
Me voilà de retour à San Miguel sur Tenerife.
120 milles en 20h, douche toutes les 10 mn comprise.
Les Canaries, c’est comme ça. Entre les îles, l’effet venturi se régale. 25 nœuds en permanence et les vagues et la houle qui jouent au billard à 25 bandes. Résultat, le bateau se fait rincer par des déferlantes venues de nullepart et il se la joue titubante. Autant dire que c’est pas le moment de jouer au mikado. Mais décidément, j’aime bien ! En plus ce coup-ci je n’ai rien cassé.
Arrivée à San Miguel aux aurores, pas de quoi donner des sueurs froides aux agents du port qui sont aussi détendus qu’un Semmour à Nuremberg. (à l’aller comme au retour).
Je suis venu là pour retrouver mes amis de ponton, Julie, Rapahël et la petite Gaia qui a l’age de Loup. Ça fait plaisir de se retrouver. Et puis aussi pour équiper Lullaby d’un panneau solaire si c’est possible. Moyennant la modique somme de… (ça va il me reste un bras. Le droit en plus, c’est toujours ça), je me retrouve propriétaire d’un panneau 260w, d’un régulateur de charge mppt (?) et de 3km de cable pour relier tout ça. La-dessus, je décide d’aller déjeuner en me disant qu’à chaque jour suffit sa peine et qu’avec mes 3h de sommeil la nuit dernière, je vais peut-etre me poser et réfléchir un petit peu.
Et puis non ! Je réfléchis un bon coup, j’écoute Tristan qui de sa petite voie de Thor me donne quelques indications sur la marche à suivre et me voilà parti ! Et là, miracle ! Je fais les choses comme il faut, je prends mon temps pour fabriquer quelques pièces nécessaires à l’adaptation du système et 3h plus tard, j’ai fini ! j’ai vraiment fini ! Ça marche, c’est beau comme une vielle bagnole qui démarre au 1/4. J’ai même une application super cool comme pour un iphone super cool qui me permet de visualiser en temps réel les performances du système. Bon entre-temps, les nuages sont arrivés, il est 18h, tout ça, tout ça… et donc mon iphone m’annonce fièrement que le magique panneau, fabriqué au bengladesh par des enfants dont l’espérance de vie est plus faible que celle d’un pompier de Tchernobyl… produit vaillemment 18w !
Peu importe ! Ce qui compte c’est que je sois fier du travail accompli. Rien qui dépasse !
Bon évidemment, j’en sais qui vont penser que je n’étais pas obligé de poser le panneau au seul endroit à peu près toujours à l’ombre sur le bateau. Sauf les toillettes mais ça rentrait pas. Je dirais à ces esprits grincheux : « tout doux ! ». Pensez aux pompiers, pensez aux enfants ! Et puis merde, j’ai bien travaillé ! D’ailleurs, je vais me servir un petit rhum-citron-rhum que j’ai bien mérité.
J’ai une pensée émue pour mon amie Fred : Jean-Michel Apeuprès est mort.


Le Teide derrière Gran Canaria, ça me rappelle quelque-chose, mais quoi?


C'est beau tous ces carrés

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Dimanche 13 octobre 2019 - 20h16

Pauvre pêcheur.
Je suis depuis 2 jours au mouillage à la pointe de la Luz, à l'extrémité ouest de Fuerteventura. Le décor rappelle un peu Santa Luzia au Cap-Vert, par son côté luxuriant... Il paraît qu'il n'a pas plut depuis 4 ans ici. Record en cours, si ça se trouve il ne pleuvra plus jamais. Pour le mouillage est idéal, abrité de la mer, avec du vent pour l'éolienne et une eau à 23-24 j'imagine. C'est pas Beg Meil.
Mon rythme de vie est comment dire, soutenable. Je ne suis pas dans le modèle productiviste. Je lis beaucoup, je commence à être à cours d'ailleurs, et je compte les électrons que mon éolienne envoie dans mes batteries. Ici aux Canaries, il y a toujours un peu de vent et je parviens à être à peu près autonome. Je vais quand même essayer d'équiper le bateau d'un panneau solaire fabriqué par des enfants pauvres qui ne verront pas la prochaine coupe du monde de rugby. C'est peut-être un moindre mal que je vais leur faire tant ma consommation s'est réduite comme le QI d'un téléspectateur de BFM Business.
J'essaie aussi de pêcher. Mais à vrai dire je suis un peu comme Perceval qui pêche avec une ligne sans hameçon. Je passe pourtant beaucoup de temps à imaginer et réaliser toute sorte de dispositifs tous plus implacables les uns que les autres mais le résultat n'est pas à la hauteur du travail fourni. Je ne mets pas en péril la ressource. Nada, peau de zob. Peut-être que ça vient des appâts. J'ai essayé le saucisson, la peau d'orange (en souvenir...), l'olive (en souvenir aussi), et même la tortilla! Va essayer d'accrocher un bout de tortilla a un hameçon. Résultat nul.
Demain soir je repars naviguer vers Santa Cruz de Tenerife pour y trouver un "panel Solar ". J'aurai sans doute plus de succès en pêchant à la traîne.
Dans 2 semaines, cap au sud. Direction la bamboulie. Je plaisante pour ceux qui ne connaissent pas la référence. Direction Dakar. Je suis contant de rejoindre Dakar. Le vrai continent africain. La baie de Hann, c'est pas forcément l'endroit où l'on va se baigner, on ne fait pas un picnic dans une décharge, mais je suis certain de trouver la chaleur du Sénégal. J'aurai une pensée pour Paco.

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