Mardi 24 mars 2020 - 04h53

Le jour d’après
Ce voyage me plait bien. Rien n’est écrit d’avance, c’est la liberté totale. J’ai rencontré Sarah et son frère Lucas à Salinas en République Dominicaine. Son frère était de passage sur son bateau, un superbe 38 pieds en bois qu’elle avait acheté pour 2000€ et qu’elle a passé 3 ans et demi à retaper et aménager, un travail magnifique. Elle nous a raconté comment, étant en voyage genre backpaker, elle avait trouvé ce voilier au Guatemala, à Livingston exactement sur la mer caraïbe. Cette allemande trentenaire est du genre solide, une vrai navigatrice en solitaire, et jolie en plus. Notre escale clandestine au Mexique, à Isla Mujeres près de Cancun, nous a convaincu que le Mexique n’était pas l’endroit idéal à visiter en bateau. Peu d’endroit où se poser et pour laisser le bateau. On a quand même pu découvrir Isla Mujeres et ses centaines d’américains en vacances. La première chose qui frappe venant de Cuba, distant de seulement 200 km, c’est l’abondance. Un cubain qui débarquerait ici ferait un arrêt cardiaque illico. La moindre échoppe sur le bord de la route propose plus de fruits et de légumes que le marché municipal de Santiago de Cuba. On mange très bien, mais trop. D’ailleurs les mexicains ont physiquement plus de points communs avec leurs visiteurs américains qu’avec un coureur de fond kenyan. Les chaises ont intérêt à être solides…
Et donc, après 2 jours de réflexion, sachant que Roisin n’est pas pressée de quitter le bateau et qu’elle a beaucoup aimé le Guatemala, le souvenir du récit de Sarah nous a décidé à aller faire un tour à Livingston et à remonter le Rio Dulce pour se poser là.
Il y a juste 2 petites incertitudes quand à notre destination : Pourrons-nous passer l’entrée du Rio Dulce et ses 1.80m de fond à marée basse (pour mes 1.98 de tirant d’eau, c’est court), aurons-nous le droit de simplement nous y arrêter sachant qu’une info envoyée à Roisin fait état d’une interdiction d’entrée sur le territoire du Guatemala pour les ressortissants européen du fait de la pandémie actuelle ? Pour le 1er point, ça va se jouer sur le timing. Sarah m’a affirmé que ça devait passer à marée haute et sans s’écarter du chemin (…) et je le pense aussi au vu des cartes, pour le second, on peut espérer que notre passeport prouvant notre présence en mer caraïbe depuis près de 3 mois, on soit autorisé à entrer.
En attendant d’avoir les réponses dès dimanche, nous allons longer les côtes de Bélize et ses lagons dont Fred m’avait parlé. Si on a le temps, on s’y arrêtera, sinon ce sera au retour.
Samedi matin, petit déjeuner, j’ai fait des crêpes ou des pancakes, enfin quelque chose de ressemblant. Les conditions sont parfaites depuis le départ du Mexique et nous avons le temps de faire une pause dans les cays de Belize. Nous arrêtons notre choix sur Lauging Birds Cay, petit îlot dans le lagon avec des palmiers et du sable blanc. Le mouillage à peine posé, je plonge pour le vérifier quand arrive 2 agents Béliziens qui m’expliquent que c’est comme pour le stationnement en ville, c’est soit gênant, soit payant. Je n’ai pas mon portefeuille sur moi et encore moins des US$ (10 par personne pour s’arrêter dans cette réserve naturelle) et nous sommes donc contraints de quitter aussitôt ce mouillage pour aller chercher notre bonheur ailleurs. On va essayer East Snake Cay, plus au sud, ce qui nous rapproche de Livingston.
3 jours plus tard, nous sommes au mouillage dans le Rio Dulce, près de El Higuerito. L’ambiance générale a pas mal changé. Le passage de la barre en arrivant s’est fait dans la douleur avec l’échouage, l’abordage d’un bateau canadien qui est venu pleine balle sur moi en espérant passer sur l’élan et qui a juste réussi à taper mon tribord, faire un trou dans la coque, arracher mon feux de navigation tribord et se planter dans le sable. Hector, un local habitué au savoir-faire occidental, nous a sorti de là en tirant le mat sur le coté avec la drisse de spi et le canadien ne semble pas pressé de réparer ses conneries…
Une fois à Livingston, on a vite compris que le monde vivait une période particulière. Roisin et son passeport irlandais obtient son visa d’entrée mais nous avec notre passeport de la macronie, whalou!En même temps, à force d’arrogance internationale et de désastre national, fallait pas s’attendre à un traitement de faveur. En fait, les autorités du Guatemala, comme partout ailleurs, naviguent à vue. Plutôt mieux qu’en France où un président peut recommander d’aller au théâtre pour montrer au virus qu’on a pas peur (mais non on t’a dit ça c’est le discours pour les terroristes musulmans…) pour décréter le couvre-feu 3 jours plus tard. Nous voilà donc dans une situation imprécise mais pas inconfortable. Ici, c’est pas loin du paradis, c’est chaud et humide comme dans… comme dans un paradis chaud et humide. La nature est partout, dans l’air avec des centaines d’oiseaux qui ont le bon goût de chanter merveilleusement, dans la forêt où il ne reste probablement pas la place de planter un radis tellement c’est dense, dans l’eau où on voit passer près du bateau 3 lamantins ! Nous avons poser le mouillage à Cayo Quemado ou Texan bay, probablement nommé ainsi par Mike, un texan véritable d’une soixantaine d’années qui tient un bar-restaurant dans la baie. Avec lui, j’ai revu mon taux de compréhension de l’anglais à la baisse. C’est incroyable, on croirait une caricature de l’américain, mais le bon coté du coup. Même Roisin dont c’est la langue maternelle ne comprend pas toujours ce qu’il dit ! C’est vraiment confort pour nous, il a des bières, un texan burger qu’il fallait bien essayer et un accès internet potable. Hier soir, on a fêter gentiment la Saint Patrick en ayant une pensée pour les irlandais qui n’ont peut-être pas pu fêter ça au pub.
Hier, c’était l’ultime prise de conscience de notre situation. Roisin est allé en bateau à Rio Dulce, le village, pour tenter de rejoindre la capitale en bus puis de là le Mexique. Elle est revenue 4h plus tard, plus de bus dans le pays, les commerces commencent à fermer, on y est. Notre situation est donc celle-ci : Nous sommes dans un endroit idyllique, avec des ressources limitées (en eau et gaz notamment) et Roisin aura probablement du mal à rejoindre le Mexique dans l’immédiat.
24h plus tard, changement de décor. Hier nous avons décidé d’aller faire un tour en bateau, rien ne nous en empêche, et de remonter le fleuve jusqu’à Rio Dulce. En fait, en arrivant là, on se rend compte que c’est l’abri anticyclonique ultime et des centaines de bateaux sont amarrés dans le coin. On trouve aussi une marina parfaitement équipée qui nous permet de faire le plein de gasoil, d’eau potable gratuite et de gaz. Je pense à Mike qui voulait nous vendre de l’eau hier, sachant qu’il connaît cet endroit et s’est bien gardé de nous en parler. Il a pas oublier d’où il venait l’américain… Cette journée se termine en beauté avec un repas de crabes du lac acheté sur place et de tortilla. L’urgence n’est donc plus de mise pour nous et nous allons profiter de notre exil clandestin pour remonter encore le Rio Dulce qui se prolonge par le lac Izabal sur près de 50km pour 18 de large. Nous savons maintenant que quand nous déciderons de quitter le pays, le ravitaillement sera facile.
Samedi matin. La nuit comme toutes les nuits ici s’est achevée par une pluie intense et le soleil qui arrive nous promet une journée comme toutes les journée ici, chaude et venteuse l’après-midi. Nous allons sans doute poursuivre notre découverte du lac Izabal et emmener Lullaby le plus loin dans les terres qu’il n’a jamais connu, du moins avec moi. Le fond du lac, où nous allons mouiller ce soir, est à 80 km à vol d’oiseau de la mer Caraïbe ! Hier j’ai réparé les conneries de Lorenzo, le propriétaire du bateau canadien qui m’a abordé. On a fini par obtenir ses coordonnées dans la marina de Rio Dulce où il a laissé son bateau. Il est parti en voiture pour rejoindre son pays, le Mexique mais a répondu rapidement à mon message sans discuter les faits. Il semble qu’il éprouve le besoin de raconter l’histoire autrement à ses amis mais s’il assume ses conneries finalement, je ne m’en formaliserai pas. Chacun ses tares…
Tout doucement, on se rapproche du moment où je vais entamer le chemin du retour. Ce voyage en solitaire n’en est pas un en fait, et ça me manque un peu par moment. Mais comparé au bonheur que ça m’a procuré, je n’ai aucun regret. Découvrir Matthieu en mode presque joie de vivre, c’est intéressant aussi. Je me demande comment se passeront les choses d’ici 2-3 mois en France et dans le monde. J’ai l’impression que la coïncidence avec mon périple en atlantique occultera pas mal les conséquences de la crise sanitaire actuelle et je me rends compte que seul mes proches vivant en métropole connaissent une situation vraiment particulière. Je mesure mieux combien la vie de marin est unique. Il y a les vivants, les morts, et ceux qui partent en mer…
Demain matin, c’est le départ. Reste le stress de passer la barre de Livingston mais avec l’aide de Hector qui va prendre la drisse de spi à son bord pour nous mettre à 45° de gite, ça va passer. Il est temps de partir. Nous avons tout ce qu’il faut à bord et la rencontre avec la police locale aujourd’hui nous a convaincu que nous n’étions plus les bienvenus ici. En fait, c’est pas vraiment exact. 10 mn auparavant, nous déjeunions chez une femme qui n’a pas vraiment la peur au ventre et qui, bravant les interdits, nous a gentiment accepté dans son petit restaurant. Nous avons pu échanger quelques bribes de conversation mais surtout notre vision commune de la vie en temps de couvre-feux. Cette femme nous a montré le meilleur de l’humain et c’était un vrai bonheur. Je m’inquiète un peu pour Roisin que nous avons laissée à Rio Dulce. C’était sa volonté et elle est taillée pour se débrouiller mais quand même. Certains, par peur, sont devenus suspicieux et la vue d’un étranger dans leur village ne les rend pas très bienveillants. Je prendrai des nouvelles demain matin sur mon forfait data hors de prix avant de partir. En route donc vers la Guadeloupe, ou la Dominique, où Sarah s’est posée. Histoire de revoir une fois encore Portsmouth, Kish, Titus et peut-être Sarah. Probablement plus agréable que Pointe-à-Pitre et son état d’urgence sanitaire.


Sur le Rio Dulce


Sur le Rio Dulce


Densité


Savoir faire

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Lundi 11 mars 2020 - 05h38

Adieu Cuba.
Ce soir nous quittons l’île de Cayo Blanco de Casilda pour rejoindre le Mexique. 3 semaines à Cuba, c’était bien. On repart avec plus de questions qu’en arrivant. Les certitudes d’avant se sont transformées en besoin de comprendre comment les choses se passent ici. Ces 2 monnaies dont l’une va probablement disparaître rapidement, sans doute sous la pression du FMI, créent un mode de vie tout à fait particulier. Les journaux locaux décrivent à longueur d’article comment l’embargo est à l’origine de toutes les difficultés d’approvisionnement. C’est probablement un peu vrai mais il y a autre chose. l’impossibilité durant des décennies de recueillir le fruit de son travail à titre personnel a tué toutes envie d’investissement personnel. L’état qui s’occupe de tout est rendu responsable de tous les problèmes mais on attend toujours qu’il apporte les solutions. Ensuite, il y a une diversité de situations assez incroyable. Entre un travailleur de Pilon et un membre de la jeunesse dorée de Cienfuegos, c’est pas seulement une différence économique énorme mais un monde tellement différent que j’imagine qu’aucun des 2 ne peut s’imaginer la situation de l’autre.
J’ai adoré venir à Cuba. J’y ai trouvé de quoi toucher mon romantisme en voyant ce rêve d’une autre époque qui s’inscrit un peu partout sur les murs des villes. « Patria o muerte », ça me touche définitivement.


ça change de méluche

On est samedi matin 7 mars. On file droit sur Cancun avec des conditions énergiques qui vont se renforcer la nuit prochaine. Du coup, on devrait arriver au Mexique dans la journée de lundi. Hier, j’ai envoyé un sms à Tristan pour son anniversaire, j’espère qu’il l’a reçu. Je sais que s’il avait été avec moi à Cuba, on aurait décuplé notre plaisir de voir la vie anachronique se dérouler à Cuba. Pour un peu, on aurait appris l’hymne national « ...morir por la patria, es vivir... ». Julien lui nous encouragerait en sirotant un mojito tout en se demandant comment j'ai fait jusqu'ici pour m'en sortir en étant aussi naïf. c'est ça aussi que j'aime chez mes garçons.
Hier, pour notre dernière journée sur le sol cubain, on a rencontré des touristes français, nordistes plus exactement, venus passer la journée sur l’île sur catamaran-charter. Passée notre suspiscion habituelle liée à leur qualité de touristes, français qui plus est, on s’est très vite rendu compte que ces 2 gars étaient vraiment cool. L’un d’eux travaille dans le développement web et est resté une heure à notre table. La 1ère chose qu’il nous apprend, c’est que chez lui, dans le nord, il pleut depuis mille ans. Ensuite, il nous renseigne sur l’état du monde et de la France concernant la pandémie de coronavirus. A 2 doigts de nous foutre les jetons le gars. Effectivement, ça a l’air sérieux le truc. Aussi sérieux qu’une élection américaine ou une réforme des retraites. Dans quelques temps, on découvrira que c’est à Davos que s’est décidé la création du virus par croisement des gènes de Boris et de Donald. De quoi foutre les jetons effectivement.


Petit tour en haut de mon bateau


Cayo Blanco

La fin du voyage aller se précise. J’ai dis que le retour serait l’occasion de passer en Irlande. Plus de limite à mes ambitions nautiques depuis que j’ai accepté de dormir sur une couchette trempée et de marcher sur les murs. Un jour, je travaillerai sur la terre ferme et le confort me paraîtra irréel. Si ça se trouve, Roisin ne sera pas retenue au Mexique et décidera de faire le retour avec nous. Elle en parle. Je me rend compte que c’est déjà la personne qui a passé le plus de temps sur le bateau, à part moi. Des points communs, on en a, c’est sur. On arrive même à supporter les moments d’agacement profond qui arrive de temps en temps. La rancune ne fait pas partie de notre monde, ni à elle, ni à moi. Du coup, elle me montre souvent des aspects de ce que je suis qui sont sans doute perfectionables…


Notre ami le chien cubain

On est dimanche soir et il reste 100 milles à parcourir avant d'arriver à Isla Mujeres, près de Cancun. 280 milles en 48h, ça avance. Pour le confort, c'est autre chose. Le vent, souvent au-delà de 30 noeuds et la mer, souvent au-delà de 4m, font danser Lullaby plus que de raison par moment. Mais malgré quelques embardées sévères, dans l'ensemble ça se passe bien. On sera au Mexique probablement demain matin.


Fin de voyage aller

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Mardi 3 mars 2020 - 15h56

Patria o muerte


1 peso cubano

Cuba. 5 jours que nous sommes à Cuba et je sais que cette étape me sera bien utile. Comme un apprentissage de l’humilité et de la maitrise de soi. En même temps que je découvre ce pays dont on dit tant de choses, pas toutes vraies loin s’en faut, se dessine dans mon esprit une sorte d’avenir probable qui pourrait peut-être s’avérer possible. Ce que je clame depuis tant de temps comme une évidence commence à se présenter concrètement pour moi. On finit toujours par être seul.
Cette manière de ressentir les choses peut-être plus fortement que les autres m’a toujours donné un pouvoir de bousculer les consciences de ceux qui m’entourent. Rôle flatteur certe mais qui reste un rôle. Et tôt ou tard, la vérité me rattrape. La vérité, cette putain qui se laisse si souvent baiser, j’en sais quelque-chose, voit finalement son heure arriver. Et alors, il faut payer la note. J’aurais dû me méfier et ne pas vivre à crédit dans ce domaine.


Santiago de Cuba

Ici à Cuba, j’apprends que les choses ne se passent pas comme le racontent certains. Des gens vivent ici comme partout ailleurs et sont plutôt contents de nous voir accoster chez eux. Bien sur, le formalisme administratif est présent mais rien à voir avec cet abyme de tracasseries et interdictions que j’imaginais avant de venir. l’absurde aussi a trouvé une place de choix et la situation économique disons compliquée agit comme un révélateur dans ce domaine.
En 1ère ligne, on trouve évidemment l’utilisation de 2 monnaies, le peso convertible, à peu près 1 dollar US, et le peso cubain équivalent à 1/25 convertibles. Mais leur utilisation n’est pas dissociée. Les cubains sont payés en peso cubains semble-t-il mais on peut changer pour des convertibles sans difficultés. En tous cas, les visites à la banque occupent pas mal de monde le matin et même tout au long de la journée. Ensuite, on peut parler de l’accès internet du genre compliqué, de l’approvisionnement des supermarchés du genre psychotique mais aussi du reggaeton poussé à son niveau le plus débile et des références américaines dans les styles vestimentaires assez surprenantes. Enfin, le système D est omniprésent et commence par un marché noir très actif. Une part non négligeable de la production de rhum ou de cigares sort des usines de façon clandestine pour être vendue au touristes. Mais finalement, ce qui m’étonne, c’est qu’on peut découvrir tout ça sans efforts. C’est la vie telle qu’elle se déroule ici.


La marina de Punta Gorda à Santiago


Pedro-Expert en marché noir


Sur les murs du marché à Santiago


Fidel

Après 5 jours à Santiago de Cuba, nous avons fait les choses comme il faut et obtenu sans difficultés particulières le permis de navigation qui nous permet de jeter l’ancre ou bon nous semble. Aujourd’hui, c’est à Pilon que nous sommes arrivés. Petite bourgade agricole à 80 milles à l’ouest de Santiago. Ici, c’est bien différent et très intéressant. En particulier cette manifestation artistique sur la jetée en cette fin de journée où, en attendant les artistes prévus qui ne viendront jamais, chacun est invité à s’exprimer musicalement sur la petite scène en plein vent. Ça commence par une chanson qui raconte en gros : « Cuba libre, si ! Imperialismo no ! ». on voyage… Du coup, sur le pont du bateau depuis le mouillage, ça me rend nostalgique de ce que je n’ai jamais connu et, le rhum aidant, je me lance dans un pamphlet à la gloire de l’altruisme de Mathieu Ricard et contre l’égoïsme en général et celui de mon équipage en particulier. Pure divagation romantique issue de mon incapacité à admettre l’évidence. Si ce voyage m’apprend quelque chose, c’est bien que je dois me méfier de moi-même. Après avoir combatu le nihilisme, c’est le romantisme qu’il me faut maitriser. ça commence à faire beaucoup. Un jour, j’accepterai peut-être cette solitude qui me tend les bras. Et peut-être que je vivrai en paix.
Ce matin, je constate avec effroi que la bouteille de rhum entamée hier soir, Matusalem de Santiago, est proche du décès. Je comprends mieux mes divagations nocturnes. Il me reste quand même une vague impression que je pourrais redémarrer assez vite sur le sujet de l’égoïsme.
2 jours à Pilon, ça semble suffisant. On commence à mieux comprendre ce qu’il se passe ici. Pas grand-chose en fait. Mais on a bien intégré la règle N°1 qui s’applique à Cuba : Si tu trouves quelque-chose, prends le, après il n’y en aura plus. Demain, nous quitterons Pilon pour rejoindre Niquero, à 60 milles d’ici. Une petite ville où parait-il on peu manger du poisson. Mais ça c’est pas certain, on est à Cuba.


Un paysan rencontré près de Pilon nous offre un rafraichissement

Le voyage promet d’être long. La suite, ce sera le Mexique, on ne sait pas encore ou exactement. Peut-être Cancun qui n’a pas grand-chose d’attrayant avec ses nuées de touristes américains mais qui permettrait à Nico de nous rejoindre. Ça va pas être simple cette affaire, cette région se prête mal à la visite de mon ami pour des vacances. Les Antilles, cela aurait été plus simple mais c’est comme ça. On verra bien. En tout cas, ça sera l’ultime étape aller de ce voyage et probablement le moment pour Roisin de partir. Ça fait presque 3 mois que nous navigons ensemble et le manque sera évident. Je penserai à elle quand je retournerai en Irlande.
Le retour, je commence à y penser. Ce qui est bien, c’est que j’ai mis la barre bien haute, mais pas trop. Mexique-Bretagne, y’a moyen de voir du pays. Et niveau navigation, ce sera l’occasion de savoir si le bateau ça me plait. Remonter au vent jusqu’au Antilles déjà, c’est s’habituer à marcher sur les murs pour au moins 1 mois. La vie penchée mais la vie quand même.
L’étape de Niquero fût courte et intense. Dès notre arrivée, je comprends que personne ne fait étape ici. Le mouillage est assez délicat à trouver dans 2.5m d’eau. Nous sommes attendus par les autorités dès qu’on a mis pied à terre et je dois retourner au bateau avec 2 hommes, un jeune en tenue militaire et le responsable du moment, en salopette de jardinier. C’est lui qui décide de la suite. Il jette un rapide coup d’oeil à l’intérieur puis tout sourire me demande si on pourrait fêter notre arrivée avec un petit verre… Je me rends compte du coup qu’il ne m’a pas attendu pour participer à l’effort national à grand coup de rhum. Je sors la fin d’une bouteille de Matusalem qu’il vide entièrement dans un verre sale qu’il a pris dans l’évier et se le boit sans précipitation mais avec déterminination. Le partage c’est pas son truc. Voilà pour les formalités.
Nous parcourons la petite ville en ce dimanche soir, c’est animé, un peu. Sur un place, nous trouvons un petit kiosque où sont regroupés une dizaine d’hommes, on y vend de la bière. Règle N°1, nous nous y arrêtons et commandons 3 bières. On apprend qu’il y en a en fonction des arrivages, 2 fois par mois. C’est notre jour de chance. Un homme tout à fait sympathique est ravi de discuter avec nous. C’est lui qui nous explique la ville et ses manques. Je sens une pointe d’ennui et qu’il est content de parler avec nous. Il veut absolument nous parler de football. Il veut absolument que je lui dise qu’elle équipe, française en plus, je supporte. Pas facile comme question, d’autant qu’il n’en connaît qu’une, Paris, qui vient, m’apprend-il, de perdre en ligue des champions contre Dortmund. Je finis par lui lacher le nom de la ville de Nantes, ça l’occupera 5mn.
La suite de la ballade est charmante et nous trouvons même un café avec une terrasse pour prendre une autre bière. C’est un lieu qui attire quelques trentenaires intéressants. C’est là qu’un jeune militaire venu à vélo nous retrouve pour nous annoncer que le bateau est parti à la dérive ! Retour précipité jusqu’à l’annexe puis au bateau, de nuit, où je retrouve mon ivrogne en salopette et son aide de camps. Le mouillage est remonté et le bateau est en remorque d’une grosse barque de pêcheur. Je prends la manœuvre au moteur pour refaire un mouillage correct. 60M de ligne dans 2.5m, ça devrait suffire. Bizarre cette affaire quand même… Au passage, mon jardinier, toujours hilare et toujours bourré me demande un petit remontant pour l’occasion. Je lui sors la fin d’une autre bouteille de rhum absolument immonde, achetée dans la rue à Santiago. Pas de soucis pour Nicolas, 2 gorgées et la bouteille est morte. C’est l’heure de les débarquer. Il me donne rendez-vous pour le lendemain matin et je crains qu’un petit racket s’organise en mon honneur.
Lundi matin, nous débarquons et nous sommes attendus. Un militaire, gradé, nous accueille. Il a des choses à nous dire. Je vois à l’intérieur du batiment mon jardinier qui devait être de garde dimanche. Le gradé nous explique que nous ne pouvons pas aller en ville, que nous ne pouvons même pas débarquer ici et que notre unique option pour le bien-être de tous est de nous barrer promptement. Barrez-vous en fait ! Jean-louis salopette, le rhum aidant, a pris des libertés avec le règlement. Nous quittons donc Niquero.
Toujours vers l’ouest, nous enchaînons le paradis et l’enfer pour finir par nous amarrer dans la marina de Cienfuegos. Un mouillage à Cayo Blanco, petit îlot peuplé d’iguanes et où un gars très cool tient un petit restaurant pour accueillir les rares touristes qui passent par là. Il nous propose de manger le soir avec lui et nous invite pour la paella du lendemain. L’eau est cristalline, l’endroit est magique. Mais Eole a décidé de nous en interdire l’accès dès la nuit tombée. 30 nœuds de vent et des vagues imposantes nous obligent à renoncer au diner à terre. Au matin, c’est la ligne de mouillage qui casse et nous n’avons pas d’autre choix que de partir. Direction Trinidad. En fait, la marina dans la baie de casilda est inaccessible avec 2m de tirant d’eau et nous n’avons plus qu’à poursuivre vers l’ouest et Cienfuegos.


sur Cayo Blanco de Casilda

Cienfuegos est un endroit où on trouve à peu près ce qu'on veut. Beaucoup de touristes français viennent ici. l'approvisionnement est toujours aussi bordelique mais clairement, le monde de la consommation est arrivé ici. Ce que nous n'arrivons pas à savoir, c'est qui profite de quoi. Il y a une jeunesse dorée qui se rapproche des standards occidentaux mais il y a aussi des gens qui vendent des paquets de pates dans la rue. Peut-être des restaurants non gouvernementaux où les gens sont intéressés au résultat. En tous cas, la vie semble plus simple ici, à seulement 150km de Niquero. Je vais essayer de trouver une chaine de mouillage à relier à mon ancre de secours et dans quelques jours, nous repartirons vers l'île aux iguanes en espérant profiter de conditions plus clémentes et peut-être retrouver mon mouillage posé au fond.


Marina de Cienfuegos

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Lundi 12 février 2020 - 14h46

Haiti cheri 


Haiti cheri

1 semaine à Haïti. Le temps de comprendre pourquoi elle est surnommée la perle des Caraïbes, et aussi ce que représente un PIB par habitant de 1800 $. Ça veut dire en gros que le salaire moyen est autour de 100$ par mois. Du coup, quand tu viens ici, et que tu es blanc, 2 options : tu es blanche et nous t’appellerons fion-patte, une chose que l’on peut baiser à tout moment, mais ça c’est commun à toute la région, où tu es « captain » et tu deviens l’équivalent d’un DAB. Après, j’ai pas creusé suffisamment mais je pense que la femme blanche est aussi une cash-machine à l’occasion. Quant à savoir si le captain peut être sollicité sexuellement, la réponse est oui s’il paye et on retombe dans le 1er cas. L’autre option n’étant même pas envisageable tant l’homophobie est naturelle ici et dans les Antilles en général. Une loi divine en quelque sorte. 
J’ai consulté la page Wikipédia pour connaître un peu mieux l’histoire du pays. Autant mettre le tète dans une fosse à purin. Avec 2 acteurs majeurs, la France et les USA, chacun avec un talent particulier dans la fils-de-puterie. Mention spéciale pour les US tout de même. Mais c’est une grande nation, on est pas de taille à lutter. Résultat, c’est la merde intégrale et ça ne va pas s’arranger. L’île-à-Vache où nous avons abordé a été déclarée d’utilité publique. Il faut comprendre ce que çà signifie. En pratique, l’état peut vendre la terre à qui il veut, mais surtout à des promoteurs compréhensifs en expulsant les occupants du jour au lendemain. Le droit foncier n’existe pas ici. La seule règle semble être l’argent. Dans 10 ans cette île sera un paradis en mer des Caraïbes, les habitants actuels auront rejoint les bidonvilles de la ville des Cayes où pire de Port-au-Prince.
Alors à ceux qui ne doutent toujours pas des supposées vertus du système libéral, je dis venez faire un tour ici, ou dans n’importe quel endroit conseillé par les tour-opérateurs pour passer vos vacances d’hiver. Si rien ne se passe dans votre tête, si la colère et la honte ne vous submergent pas, c’est que nous ne sommes pas faits pareils. Vous avez de la chance.
Je sais bien que moi, avec mon passeport français et mon voilier dont le prix représente peut-être 40 ans de revenus ici, je suis mal placé pour parler comme ça. Une chose est sûre, je suis venu ici, j’ai mesuré ce qui nous sépare. Les gens d’ici sont polis et gentils. Mais on ne doit pas oublier que leur intérêt est d’obtenir tout ce qu’ils peuvent du visiteur, quitte à mentir un peu à l’occasion. Mais comment leur en tenir rigueur ? Je sais que tout cela est normal mais j’ai beaucoup de mal à accepter l’impossibilité de rapports humains non biaisés. Ça me fait penser au « voyage d’Anna Blum » de Paul Auster. Quand tout est difficile dans la vie, il n’y a plus que le gain immédiat qui motive les gens. C’est comme ça ! Pas la peine de batailler, surtout quand tu viens d’un pays en partie responsable de la situation. Hier, ça m’a tellement affecté que j’avais envie de devenir ermite. Ne plus être témoin de nos tares intrinsèques.
Cette escale haïtienne restera gravée dans ma mémoire. Tant pour ce qu’elle m’a appris de cette île en mer des Caraïbes que de moi-même.
Ce matin, on se prépare au départ pour Cuba! Se souvenir des belles choses, voilà, c'est ça. Y'en a à Haïti. Et des gens aussi.


Mouillage à Kaykoc


kaykok
Kaykoc


les cayes
pare-battages


les cayes
dans la navette


les cayes
quai de chargement


les cayes
Les Cayes - le marché


abaka bay
Abaka bay

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Lundi 3 février 2020 - 06h14

Scalpa
La Dominique est derrière moi. Derrière nous en fait. L’une de mes équipières, Gesa, pousuit son voyage vers le sud et le continent sur un autre bateau. Roisin et moi avons trouvé un accord naturellement pour continuer en mer des Caraïbes. République dominicaine puis Cuba, avant de rejoindre le Mexique.
Un mois passé en Dominique. C’était bien. Très bien même. C’est un endroit qui ne ressemble pas à la Louisiane mais que je connais bien maintenant. Je ne connais pas le programme de retour mais je pense que je repasserai par Portsmouth. Histoire de retrouver Kish, Titus, Yellow, Jérôme et tous les autres avant que tout ça ne disparaisse quand cette île aura été vendue aux investisseurs qui s’annoncent déjà.
Le départ vers l’ouest a été retardé pour faire une courte étape de 3 jours à Pointe-à-Pitre. Matthieu a décidé de me rejoindre. Bonne idée ! Et puis du coup, on a retrouvé Felix qui s’est installé durablement en Guadeloupe. Je pensais qu’il avait perdu toute énergie après l’ouragan Maria, je me trompais. Il a ouvert un petit restaurant à Baie Mahaut avec son neveu Jean-Claude. De l’énergie, ils en ont à revendre et la soirée passée avec eux, entre ti-punch, pizza à la banane et musique était parfaite. Un petit morceau de Dominique en Guadeloupe… Roisin a décidé d’utiliser le surnom que ma donné Felix : Scalpa. Ça me va bien en fait.
Donc Matthieu est arrivé après mille heure de voyage. Il a laissé Paris et ses 4° en-dessous de zéro pour arriver sur Lullaby. Ça fait un choc mais il s’en sort pas mal je dois dire. Je crois qu’il a laissé pas mal de chose, pas toutes amusantes, sur le vieux continent. Il a bien fait, on en a pas besoin ici.
Nous voilà en mer des Caraïbes, cap au 280, pour 3-4 jours encore. Je pense à Manuel, le plus bordelais des dominicains, et la musique dans son bar, exclusivement constituée d’un CD en boucle qui en a fait fuir plus d’un. On en a tellement bouffé avec Matthieu qu’on en avait la bachatta chevillée au corps. Des soubressauts toute la nuit à s’en bousiller les rotules. Je me demande comment vont se passer ces retrouvailles musicales.

Nous avons passé 3 jours à Saint Domingue. Entre les agents de CESTUR qui nous suivent pendant 3h pour nous empêcher de déhambuler librement dans le quartier Est de la ville, peut-être à raison, et cette soirée inoubliable dans un bar de quartier où l’humain coule à flot, je me dis que cette étape est une leçon à retenir. Ce soir de crunch gagné par la France, j’ai l’esprit vagabond. Le rhum ne doit pas être étranger à tout ça.
Where is my mind?
Where is my mind?
Where is my mind?
Way out in the water
On ne se refait pas.
Au bout de nos réflexions, à parler de notre vieux monde, à fumer des cigarettes, des Nacional, et à finir le Damoiseau, je commence à trouver une certaine logique à nos divagations. Je sais que le retour est un piège. Demain je n’y penserai plus. On partira dans 2 jours vers Haiti et son PIB par habitant de 1800 €. Je sais, c’est moche de dire ça mais ça reste une donnée plus ou moins objective. Ensuite, on essaiera de se poser à Cuba. Putain, Cuba ! Merde ! Comme dirait Desjoyaux, « ça parle un peu ». J’ai peu voyagé dans ma vie. C’est pour ça que je suis un peu comme un mome pendant ce périple en voilier. Je commence à percevoir l’étendue de mon ignorance. Plus je rencontre de vies différentes et plus je me dis que ma faculté à parler sans savoir est infinie. J’espère ne pas oublier ça. Donc le retour, on y pense forcément. Ne pas se tromper, pas la même erreur qu’il y a 4 ans. Peu de risque de rencontrer le diable une seconde fois mais faut rester vigilent.
Me dire que je suis en république Dominicaine, que dans 3-4 jours je serai en Haïti et dans 1 semaine probablement à Cuba, ça donne un peu le vertige mais aussi, ça justifie les longues journées et les longues nuits en mer qui m’attendent avant de retrouver les miens. En même temps j’ai choisi. Je vais pas me plaindre non plus !

Salinas
Escale à Salinas

iguane
Iguane Dominicain

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