Lundi 29 juin 2020 - 21h32

Aujourd'hui, départ de la dernière étape de ce petit tour de 14000 milles. Arrivée prévue mi-juillet en Bretagne. C'est cool de rentrer.
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Jeudi 25 juin 2020 - 19h52

26 jours pour aller de Pointe-à-Pitre à Horta. Définitivement, la transat retour, c'est plus compliqué que l'aller. Je vais passer quelques jours ici et puis après je repartirai vers la Bretagne. Peut-être vers Loctudy, histoire d'aller voir Françoise. Pendant ces 4 semaines, j'ai écrit ce qui suit.

Horta
Portugais masqués




Vendredi 29 mai 2020
J’ai quitté Pointe-à-Pitre hier midi. Les conditions étaient idéales pour regagner la confiance dans le bateau. La 2ème réparation de la grand-voile semble être satisfaisante. Tout de même, la liste des points d’inquiétude commence à être longue : Génois réparé, grand-voile idem, le safran est bien abîmé et j’ai du le sécuriser avec une sangle, l’eau continue à rentrer en navigation dans le coffre avant et dans le carré mais à un rythme tout à fait gérable, le renvoi de la drisse de GV à l’arrière, après la perte du winch de pied de mat, ne facilite pas les manœuvres mais reste fonctionnel et le winch babord m’a fait la surprise de se mettre en roue-libre dans l’après-midi mais aujourd’hui, il fonctionne à nouveau. La nuit est tombée apportant comme d’habitude son surplus de stress, surtout au milieu des îles, Grande-terre, Marie Galante, Terre-de-haut, Terre-de bas et la Désirade. Mais ce matin, au lever du jour, j’ai pu constaté que tout allait bien et je retrouve la confiance nécessaire à une navigation plus sereine. D’autant que les conditions sont très confortables. Un peu molles cet après-midi mais nous avançons correctement.
La veille du départ, le 27 mai, c’était un jour férié en Guadeloupe, réservé à la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Les rues de Pointe-à-Pitre étaient désertes mais j’ai tout de même trouvé un endroit où commander mon repas du soir. Good Food Good Price, c’est son nom. Au bord de la route près du quartier Carénage. Une antillaise adorable proposait un poulet grillé avec bananes frites et salade. 2 jeunes guadeloupéens étaient assis sur la terrasse, le nez pointé sur leur smartphone et un 3ème assurait l’ambiance musicale depuis sa voiture stationnée devant, portes grandes ouvertes. Cette femme, avec sa gentillesse et sa bonne humeur réhaussée par son accent m’a rappelé que mon avenir n’est pas de vivre en ermite. Quels que soient mes projets futurs, c’est au milieu de la société humaine que je veux vivre.


Samedi 30 mai 2020
J’ai retrouvé mon « rituel » d’écriture au soleil couchant. C’est bien ! Un moment qui rompt la solitude de la journée, bizarrement.
Pour ce qui est de la marche du bateau, rien de nouveau. Et c’est une bonne nouvelle. Le vent est d’environ 15 nœuds. Je dis environ vu que l’anémomètre dit à peu près n’importe quoi. Ça c’est ma croix, ce matériel de marque NASA (une marque US soit dit en passant), modèle Clipper Duet ! t’as raison Léon. De la merde en barre ! Le bateau ne se plaint pas. Je suis même passé en mode sans pilote, autant que cette allure de près serve à quelque chose d’autre qu’à me casser les burnes à me faire marcher sur les murs. Du coup, niveau énergie, ça se passe bien.
Je commence à entrevoir ce qui m’attend durant ce mois de solitude en atlantique. Aujourd’hui, j’ai commencé la lecture de René Guenon, Le règne de la quantité et les signes des temps, et plus sérieusement le 1er ouvrage prêté par Raphaëlle traitant des Marquises : Archipel de mémoire de Eve Sivadjian. René Guénon, j’y reviendrai plus tard . Il a le temps, il est mort depuis 50 ans.
Les Marquises, c’était le but imaginé de ce voyage. Même si je m’étais dit dès le départ que l’entreprise me semblait par trop ambitieuse. En fait d’ambitieuse, elle était surtout absurde, compte tenu des raisons qui me poussaient à entreprendre pareille aventure. Loin de moi l’idée de déprécier une telle ambition. Mais elle n’était pas faite pour moi. Ce que je cherche n’est pas aux confins du pacifique. Ce que je dois affronter, ce n’est pas les milliers de milles sur les océans. Ce que je dois affronter, je le sais, je l’ai toujours su, c’est ce vers qui me ronge depuis toujours, depuis que j’ai 6 ans, qui m’a été légué en même temps que cette force vitale qui reste, curieusement, année après année, toujours présente. La lecture de cet ouvrage me permet de comprendre toute l’erreur de ma motivation initiale. Cet archipel magnifique a bien plus à offrir qu’un vague écho des mythes qui peuplèrent ma jeunesse. Et honnêtement, ce bonheur indicible de glisser sur la longue houle du pacifique, je m’en passerai sans problème. En vrai, des fois, naviguer sur l’océan, c’est un peu monotone. En clair, ça peut devenir chiant comme la pluie. Et 3500 milles de Panama à Hiva Oa, sur un bout de polyester qui commence à donner de la bande du haut de ses 31 ans, ça ne pousse pas à l’euphorie. En vrai, ce livre traitant des Marquises me permettra de sortir du songe dans lequel m’a toujours plonger le simple fait d’entendre prononcé ce nom.
Non, définitivement, mon terrain de jeu, c’est l’atlantique. J’ai l’impression que c’est là que j’aurai trouvé mon Graal sur les mers. Et puis maintenant, j’ai d’autres chose à faire. j’ai hâte de m’y mettre.
Quant à René Guénon, c’est magique. Comment ai-je pu lire les 7 premiers chapitres sans sourciller ? Parce que Angéline me l’a conseillé probablement. N’empêche que c’est prodigieux. J’attends de lire la suite mais pour le moment, je me dis que mon ignorance est sans remède. Ou bien, peut-être que René, il a un peu trop abusé des paradis artificiels… En tout cas, c’est rigilo. Essence, substance, materia prima et materia secunda, quantité et qualité, merde ! Ressert nous un t’punch, ça va aller.
Dernière réflexion de ce « samedi soir sur la mer », il fallait bien que je me retrouve seul pour cette transat.

méduse
Méduse à voile




Lundi 1er juin 2020
à propos de René Guénon. Était-il indispensable, durant 6 chapitres, d’invoquer Platon, Aristote, Leibnitz… pour tourner autour du pot de substance et d’essence, de qualité et de quantité, et s’enfoncer dans la « materia prima » et la « materia secunda », pour commencer chapitre 7 à cracher son morceau, que l’on peut trouver censé et qui annonce peut-être une suite moins nébuleuse voire pompeuse, perdant certes un peu d’originalité mais qui peut avoir son intérêt ? A voir.
Ce soir, c’est soirée rosé ! Mon repas : Olives, noix de cajou et rosé. Putain, la rechute. J’avais tout bon jusqu’ici, un modèle de résilience. Légumes et fruits, communion avec l’océan, à 2 doigts de produire mon propre fromage de chèvres. Et pi voilà, j’écoute Solaar, « Qui sème le vent... » 1991, et Gainsbourg, « Bad news from the stars » et je réalise qu’ici, au milieu de l’atlantique, si je fais du fromage, il est pas vendu.... Et c’est parti ! Je me souviens tout d’un coup que le monde a pris la mauvaise direction. The wrong direction comme dirait Roisin. Quand j’écoute les mots de Solaar de 1991, j’ai l’impression d’un compte pour enfants. 30 ans, c’est sur, ça fait un bail. Mais entre-temps, tout est parti en couille méchant. C’est tout l’intérêt de l’expression artistique authentique. J’ai une vraie tendresse pour ça.
En attendant (en attendant quoi d’ailleurs….), j’ai quand même une chance de cocu de pouvoir profiter ce ce spectacle unique au milieu de l’océan. C’est sur, c’est pas donné à tout le monde d’apprécier ce genre de moments. Mais l’atavisme est une aide précieuse finalement.
Quand je commence à laisser libre court à mes délires, j’ai envie de partager ça avec ceux vers lesquels je navigue. Françoise, Fred, Marie… Que des meufs ! En même temps, les gonzes, je les connais et je me connais. On n’est pas plus intelligents ensembles. Sauf peut-être Fab, mais c’est plus compliqué que ça avec lui. D’abord, il est avec la meuf dont j’ai toujours été amoureux, même avant de la connaître, et en plus, c’est le seul mec qui peut me faire pleurer dès qu’il pousse la note.
Un coup d’oeil vers l’est , avant qu’il ne soit trop tard pour réagir. J’ai l’impression que les dieux sont avec moi ce soir et que la nuit sera calme mais pas trop. Pas de grains à l’horizon et du vent comme il faut. Ça roule.


Jeudi 4 juin 2020
7 jours que je suis parti. A vol d’oiseau, Pointe-à-Pitre est à 620 milles et les Açores à 1580. Je me trouve depuis 24h dans une zone sans vent où seuls quelques gros nuages presque orageux me permettent de faire des sauts de puce à vitesse raisonnable. 70 milles en 24h, on est pas sorti de la plage ! Je crois bien que j’ai eu mon compte de navigations océanes. Même si le plaisir est toujours là quand les conditions s’y prêtent, quand les oiseaux marins viennent satisfaire leur curiosité en tournant autour du bateau, quand les dauphins viennent jouer à l’étrave. Le problème, c’est qu’il faut sans cesse composer avec des conditions de mer et de vent qui n’ont aucunes raisons d’être favorables. Ça peut devenir lassant.
En attendant, je lis. René Guénon, je vais aller au bout. Par curiosité. On sent bien qu’il veut dire quelque chose à propos des sociétés « traditionnelles ». On sent bien aussi qu’il en a gros concernant le monde « moderne ». Quant à la science « moderne » ou les philosophes post-moyen âge, c’est carrément de la haine. Je me demande si un quelconque scientifique ou philosophe ne lui a pas piqué sa femme pendant la guerre. En fait, j’imagine que son discours, qui semble construit dans un premier temps selon une logique qui se veut rigoureuse, voire scientifique, n’est pas là pour détourner l’attention avant qu’il en vienne au fait à propos du monde subtil. Chamanisme, entités, et autres sciences « occultes », voilà de quoi il s’agit. Fallait-il pour autant insulter ses contemporains, totalement incapables selon lui de la moindre compréhension ni même réflexion. Le monde « moderne » n’a pour lui aucune aptitude à comprendre ces notions, sans qu’on sache d’ailleurs pourquoi, lui-même en est capable. Il a écrit ça en 1945, ça peut jouer sur son humeur. Au sortir de la 2ème guerre mondiale, on peut imaginer qu’il ait perdu la confiance dans les hommes de son époque. De là à traiter les scientifiques d’escrocs et les penseurs, de Descartes à Bergson en passant par Kant et Leibnitz, d’idiots à la limite de la malhonnêteté, ça me paraît un peu exagéré. D’autant que dans ses réflexions, tout n’est pas à jeter. Le règne de la quantité opposé à celui de la qualité par exemple, et l’évolution du monde moderne vers la première est une idée intéressante. En tout cas, je vais terminer cette lecture, surtout qu’en bon scénariste, il a intitulé les dernier chapitre : « la fin du monde ».
Voilà, c’est fini ! J’ai terminé la lecture de René Guénon. Pour longtemps je pense. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il m’a ouvert l’esprit. Peut-être indirectement mais qu’importe. Si j’ai lu cet ouvrage jusqu’à la lie, c’est qu’il m’a été conseillé et même fourni par Angéline. Et justement, je me rends compte que malgré les années qui ont passé depuis l’époque où nous vivions ensemble, je reste son éternel abonné comme dirait Godfroy le Hardi. Parce que honnêtement, je ne suis pas preneur de ce genre de discours.
Concernant mon quotidien, il me confirme que « enough is enough » comme dirait Roisin. Malgré les heures que j’ai passées à analyser la météo jusqu’à y mettre tous les doigts (dans le cul de la poule), je suis dans une région où il ne fait pas bon partir en ballade avec un voilier. Une alternance de grains, avec des vents qui peuvent tourner à 180° et passer de 0 à 25 nœuds en 1 mn, et inversement. Surtout inversement d’ailleurs. On le dira jamais assez, la voile sans vent, c’est comme le kebab sans sauce blanche, c’est comme la vie sans amour, c’est comme l’amour sans poil. C’est chiant.

meduse
Méduse à voile




Samedi 6 juin 2020
Les milles passent, lentement mais sans problèmes majeurs pour le moment. On sera bientôt à la moitié du chemin jusqu’au Açores. Je lis pas mal. Je relis en fait. Sauf les 2 ouvrages prêtés par Raphaëlle traitant des Marquises. Intéressants. J’ai déjà compris une chose, c’est que l’endroit n’est pas très accueillant en bateau. Il n’y a qu’à constater les difficultés rencontrées par le bateau Aranui pour s’en convaincre.
Sinon, j’ai remis le nez dans Houellebecq, si je puis dire, « La possibilité d’une île ». Et du coup, je comprends autre chose, c’est que je suis définitivement un mec moyen. Jean-Michel A-peu-près, ça me va vraiment bien en fait comme surnom. Capable de soupçonner l’existence de l’« Inaccessible étoile » mais bien incapable de m’en approcher, ni même de la voir vraiment. Pour le surhumain, cherchez pas, y’a rien à voir, c’est pas ici. Et je navigue donc dans le normal en essayant d’oublier mes rêves d’absolu. Éteignez les étoiles, je suis pas de taille…
Dans le moyen par contre, je me démerde pas trop mal. Le bateau par exemple, il est comme moi, c’est pour ça qu’on s’entend pas si mal. Il menace toujours de jeter l’éponge mais finalement, finalement, il continue. Du coup, je suis là, au milieu de l’atlantique à écrire mes conneries en sirotant un t-punch, y’a plus dégueu comme destin. Je pourrais être en terrasse de ce bar maussade à Pointe-à-Pitre à attendre comme tout le monde le résultat dans la 3ème course qui m’a vu abandonner la fin de mon RSA. On était le 27 du mois, faut dire. C’est dans ce genre d’ambiance que j’excelle. Je crois que les gens me reconnaissent comme l’un des leurs, ils n’ont pas tort.
Moi, la patience, c’est pas mon truc. La liberté en revanche, enfin l’illusion d’une certaine liberté, ça me plaît. Alors, traverser en solo, c’est le feu et la glace en même temps. Je fais un routage de taré, comme si j’étais en course, et en même temps, je décide d’aller au nord-est, et puis non, je vire de bord pour une douzaine d’heure, et puis finalement, j’ai mis mon doigt dans le cul de la poule et je décide de gagner un peu plus au nord. Plus ou moins un mouvement Brownien le truc. En plus, j’ai pas fais la connerie qu’on avait faite avec Matthieu, j’ai de quoi vivre pénard jusqu’au 15 août… y’a juste cette putain de ciguatera qui me les brise, mais bon, apprentissage de la patience...

miroir
Miroir




Lundi 8 juin 2020
Après une nuit trop calme, j’ai enfin rejoints la bascule de vent annoncée au sud-est. C’est peut-être le début de la face nord de l’anticyclone des Açores. Du coup une journée rapide mais ça s’est nettement dégradé ce soir. Le vent a mollit mais j’avance encore à bonne vitesse. Le temps lui a carrément tourné dégueulasse. Il faut même fermer la porte du bateau pour ne pas être inondé… Vu ce que je vois par moment à l’horizon, j’ai franchement réduit la toile, trop peut-être mais compte tenu de mon problème de point de fixation de l’étai, c’est plus sage et reposant. Je ne suis pas encore arrivé aux Açores, j’en serai même à la moitié demain… Je crois que ce qui est le plus pénible en bateau, c’est la l’angoisse constante de la casse. À portée de moteur, ça va encore, mais au milieu de l’atlantique, le moteur, c’est pas une option.
Bonne nouvelle, Houellebecq a tendance à m’ennuyer. Peut-être la séance d’écriture d’hier soir a-t-elle laissé des traces. Un chapitre important de mon « histoire ». Je m’en suis pas mal sorti je crois. Faut que je relise quand même. Je crois que le prochain chapitre ça sera du genre « 1969-Bagnolet », celui qui suit « 1968-La Belgique ». Mais je vais commencer par 1969 parce que c’est ma plus belle période à la cité les Rigondes. Entre 69 et 72, mes 3 dernières années à Bagnolet, j’avais entre 7 et 10 ans, j’avais un ami, j’avais un héros et j’étais heureux. En tout cas, j’ai toujours gardé la nostalgie de ma vie en région parisienne, probablement du fait de ces 3 années.
D’ailleurs, le rosé aidant, je vais peut-être m’y mettre dès maintenant.


Mardi 9 juin 2020
Aujourd’hui, nous avons dépassé la moitié de la distance jusqu’aux Açores. Ça fait 2 jours que les conditions sont pas loin d’être idéales, le bateau avance bien, sur la route et ne semble pas trop souffrir. Ça tombe bien parce que sa capacité à endurer les efforts me semble loin d’être nominale. Normalement, demain matin je serai passé sous la barre des 1000 milles restant. Ça n’a l’air de rien mais sur ce genre de traversée, psychologiquement, ça compte un peu quand même. J’ai bien l’impression que mon plan initial sur la route à suivre pour rejoindre un flux de sud-est 10 jours après le départ a fonctionné. C’est de la chance en fait parce que les prévisions météo à 10 jours, c’est un peu comme les pronostics pour le loto. Enfin ici, à cette période de l’année, c’est peut-être un peu plus réaliste.
Aujourd’hui, j’ai fait une pizza tout à fait correcte. Ça n’a aucun intérêt mais du coup je repense à ce restaurant de Cienfuegos à Cuba, sensé être la meilleure pizzeria de la ville, voire du pays. Ce que j’ai fait aujourd’hui, sur un bateau au milieu de l’atlantique, c’est l’Italie à l’état pur à coté de leur merde. Comment est-il possible d’être dans l’erreur à ce point ? Même s’ils n’ont aucune référence en terme de pizza, ils doivent bien se rendre compte, et surtout leur clients, que c’est de la merde ce qu’il servent. Ça restera un mystère pour moi.
Le jours passent gentiment, sans avaries nouvelles, ce qui est bien. Je lis une bonne partie de la journée, je surveille la marche du bateau régulièrement et j’écris un peu, plutôt le soir. C’est assez simple. Sans vivre des moments d’extase, je ne peux pas dire que je m’ennuie. C’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment compris. Ça doit être lié au caractère instable de la situation en bateau. Tout bouge, tout peut casser à tout moment, rien n’est figé, posé. C’est d’ailleurs ce qui me pèse un peu maintenant. J’aimerais bien maintenant pouvoir profiter d’un espace vital moins changeant, plus mesuré dans ses évolutions. En clair, regarder pousser des radis est quelque chose qui m’attire en ce moment. Bon c’est peut-être une erreur d’appréciation mais en tout cas c’est de ça dont j’ai envie.

pain
Pain




Jeudi 11 juin 2020
Ce qui est chiant en bateau, c’est la mer. C’est sur, dit comme ça, ça paraît idiot. Mais en vrai, les vagues, ça n’aide pas. Ça ralentit le bateau, ça empêche de faire plein de trucs, comme dessiner par exemple. La seule chose un peu utile, c’est d’offrir aux oiseaux marin l’occasion de planer au raz de l’eau pour disparaître derrière une vague puis ré-apparaître un peu plus loin, ça c’est joli. Sinon, définitivement, les vagues, c’est chiant, en mer. Bien sur, sur la côte c’est différent. Calé en terrasse d’un bar en front de mer, genre à Biarritz par exemple, et regarder les déferlantes s’écraser sur les rochers, ça c’est cool ! Sinon, moi je dis que le mieux, ce serait de répandre une bonne couche d’hydrocarbure sur la surface des océans, et ça serait tout de suite plus sympa. À peine de petites ridules à la surface, fini les ouragans. Et puis on pourrait même y adjoindre une substance filtrant les UV pour ceux qui aiment les après-midi à la plage.
La transat suit son cours, normalement. Les avaries me laissent un peu tranquille. Il y a toujours le point de fixation de l’étai qui n’est pas au mieux, j’ai dû renforcer avec un autre bout pour m’assurer que tout ne va pas partir à la flotte, le mat avec, mais ça semble tenir, même si le mousqueton que j’avais mis il y a quelques jours n’est pas au mieux. Il faut juste rester vigilent et savoir réduire le génois sans attendre le gros coup de vent. Aux Açores, je reverrai le truc pour finir le voyage un peu plus serein.
Je ne regrette absolument pas ma décision de faire cette transat en solo. Ça n’a rien à voir avec la même chose en équipage, fut-il réduit à 1 équipier. Mener un équipage à bon port et naviguer en solitaire n’ont rien à voir. Les solutions de navigation sont différentes, les réflexions et le mode de vie aussi. Chaque fois que je croise un navire, j’allume la radio au cas ou mais le plaisir est intense d’imaginer le gars à la passerelle, surveillant ma trajectoire et se faisant la réflexion : qu’est-ce que ce bateau minuscule fait ici, au milieu de nulle part. Moi au moins je suis payé pour ça. C’est vrai que le bateau est minuscule. Ce soir, je suis à 800 milles des Açores et j’ai déjà l’impression d’arriver. En fait c’est pour dans 8 à 10 jours. Je pense quelque fois à ces navigateurs du passé qui suivaient un route approximative, voire totalement hasardeuse, et qui à un moment découvraient un côte qui se détachait de l’horizon qui avait été le leur pendant des semaines ou des mois. Aujourd’hui, c’est bien différent. L’électronique me guide et je pourrais presque prévoir à l’heure près quand je vais voir apparaître l’île de Faial. Mais ça ne change pas le fait que mon horizon est plat et circulaire depuis 2 semaines et que bientôt, le regard va s’accrocher à un relief et ce sera la fin de la transat.


Vendredi 12 juin 2020
Une histoire simple.
Ce soir, je me sens un peu comme Alvin Straight dans le film de David Lynch. J’avance doucement, vers le nord à présent. C’est pas la route mais c’est pas moi qui choisi. En fait, l’atlantique nord, c’est assez simple. Au sud du 35ème parallèle nord, le vent est globalement d’est, c’est là que j’évolue et que je tente d’aller… à l’est. Au nord, c’était les corons, mais c’est aussi les régimes d’ouest parce qu’il faut bien équilibrer l’équation au risque de priver d’air tout le vieux continent qui n’a pas besoin de ça pour avoir du mal à respirer. Je trouve que cette façon de voyager vaut bien une tondeuse à gazon. Tous les soirs, les étoiles… Et le temps n’a plus d’importance. Je suis parti de Pointe-à-Pitre avec les vieux réflexes, routage au petits oignons, cette fois je vais faire un temps… Mais putain, on dirait que j’ai rien appris de mes voyages. L’hiver prochain, quand je serai tanké au fin fond du trou du cul du monde, sous la pluie, j’aurai plus que mon expérience pour me montrer ou c’est que c’est que c’est important de regarder (je lis Desproges en ce moment). Et ça commence à rentrer. Aujourd’hui même. Peut-être parce que justement, il a fallut changer de cap parce que Éole l’a décidé ainsi. Et même si je suis un peu lent à la comprenette, je finis par saisir le sens de tout ça.
C’est pas mal d’enchaîner Houellebecq et Desproges. Ils ont des points communs. Surtout le 2ème. Houellebecq, il est brillant, intelligent, et il me fait penser à Isabelle, c’est elle qui m’avait offert « Les particules élémentaires ». Mais Déproges, il est tout ça et en plus il est humain. Il a peur de la mort, il a quelque chose à perdre. Ça rend son propos plus touchant. Mais l’un et l’autre n’ont pas su ou n’ont pas pu dépasser le stade (anal) du cynisme. J’ai encore cet espoir, et d’être là, en plein océan, sur un voilier, m’aide assurément à y parvenir.
En tout cas, le voyage d’Alvin Stright, de Laurentz au Wisconsin en tondeuse à gazon, a quelque chose de rassurant, d’initiatique. J’en ai versé quelques larmes. Et pourtant, c’est au moins la 3ème fois que je mate ce film, comme tout ceux du grand David (le beau David, c’est Bowie, le grand, c’est Lynch).
Chaque fois que je pars dans ce genre de digressions, je pense à quelques personnes qui me manquent. Fred, Marie, Marine, Françoise (merde, que des meufs), Fabien (mais ça compte pas). Je m’en vais les retrouver sitôt le reste de l’océan traversé.

oreille
téléphone maison




Lundi 15 juin 2020
Dans 5 minutes, je sors mon nouveau pain du four. Je suis devenu un expert en boulangerie. Le repas de ce soir, paté de campagne sur du pain tout juste sorti du four et un petit verre de rhum parce qu’on est pas des bêtes.
La vie suit son cours. La dernière réparation du point de fixation de l’étai me convient mieux et le génois a presque une allure normale. Surtout, je sens que le poids de la préoccupation à ce sujet a baissé. A part ça, je bouffe du près et encore du près. Quelqu’un a dû décider que je me casserai le cul pour arriver aux Açores ou alors ils y ont construit une soufflerie monstrueuse car le vent vient sans cesse des Açores depuis pas mal de temps. Mais j’y arriverai quand même. Moins vite, c’est tout. De toute façon, je me suis déjà scié une guibole, je m’en ferai installer une toute nouvelle une fois arrivé, téléscopique celle-là.
Voilà, le pain est cuit. Parfait ! y’a plus qu’à ouvrir le paté et s’envoyer un petit rhum Damoiseau.
J’ai commencé le bouquin de Hermann Hesse, le Loup des steppes. Peut-être que la solitude, le rhum ou l’âge me rendent débile. Peut-être un peu les 3. Mais pour le moment, je ne comprends pas bien l’intérêt de l’ouvrage. Rudolf Hess, sa vie, son œuvre, ça c’est dans mes cordes. Mais Hermann pour le moment, ça ne me plonge pas dans des abymes de réflexions intenses. Sans doute que j’ai quitté les rivages obscurs de l’introspection stérile. Je parle pour moi bien sur. Peut-être aussi que la succession des couchers et des levers de soleil sur l’atlantique n’aident pas à être réceptif à ce genre de propos. Mais je vais aller au bout. Ça serait dommage de passer à coté de quelque chose, si j’ai une chance de le comprendre.


Mercredi 17 juin 2020
Le jour se lève sur ma banlieue. Je change l’heure « officielle » du bateau, il est donc 6h45 et il me reste en gros 500 milles à parcourir. Je n’ose plus prévoir quoi que ce soit vu les conditions que j’aie depuis 5 jours. Cet anticyclone des Açores a une petite tendance à jouer avec mes nerfs cette fois encore.
Hier, j’ai passé la journée à lire pour finr le Loup des steppes. J’aime assez l’écriture. Parfois je trouve même des idées intéressantes. Mais globalement, c’est pas fait pour moi. Trop con peut-être. Sinon j’ai un autre avis, plus tranché, c’est qu’il ne suffit d’aimer Goethe et Mozart et de trouver que la guerre c’est pas bien pour écrire un chef d’oeuvre.


Vendredi 19 juin 2020
J’ai passé la nuit arrêté. Vent nul ! Ce matin c’est pas mieux. Une petite nouveauté ce matin à 9h00 TU, je suis suivi, et même rattrapé, par un navire qui n’apparaît pas à l’AIS. Il n’a pas l’air très gros, c’est un moteur, sans AIS c’est peut-êttre la douane ou les autorités des Açores, mais à 400 milles des Açores, ça me semble un peu loin. Nous allons voir dans l’heure qui vient parce qu’il semble bien vouloir me rejoindre…
Orgueilleux que je suis. Il ne s’intéressait nullement à moi mais passait simplement par là. Un navire militaire français, tout blanc, avec sur le pont des antennes à n’en plus finir. De quoi écouter l’univers entier.
J’avais prévu large pour l’avitaillement, et j’ai bien fait. Je n’ai jamais vu l’océan dans cet état aussi longtemps. Le miroir d’eau c’est la mer en furie à coté. Même pas une ondulation qui fait battre les voiles, ça m’arrange en un sens. Mais à ce rythme là, j’arrive jamais ! À 380 milles de Horta, c’est quand même idiot.
J’ai quand même réussi l’exploit d’avoir une sérieuse otite à l’oreille droite. Hier, ça faisat bien mal mais en fin de journée, elle à percé. Depuis, ça va nettement mieux. Et puis c’est une chose que je maitrise assez bien, l’otite, pour en avoir fait des centaines. Ça n’a même pas joué sur le moral.
« Et soudain, l’absurdité de la situation lui apparut comme une évidence. ». Bon c’est vrai que j’ai fêté la cuisson du nouveau avec du Damoiseau. Soit dit en passant, le meilleur pain que j’ai jamais réussi. Avec un peu de mélange d’huile d’olive, d’ail de Cuba et de fleur de sel de Guérande, c’est une tuerie. Mais au-delà de ça. Je suis par 35° nord et 35° ouest, en gros, le vent a définitivement déserté la région, du coup je peux envisager une arrivée aux Açores dans 6 mois si tout va bien, et donc, je picole un petit rhum 50° des Antilles et tout va bien. Tu m’étonnes qu’ils soient un peu lents à Pointe-à-Pitre. A ce régime là, tu comprends vite le sens de la vie. Ce petit moment de claivoyance au milieu de nulle-part fera à tout jamais partie de mon voyage. Cet instant est une pure magie ! C’est beau. Je sais bien que ça va finir par repartir, que je vais arriver à Horta, et puis sur les côtes françaises. Mais ce moment est très beau. Quand tout sera parti en couilles, c’est à dire dans pas longtemps à mon avis, « je garderai, pour habiller mon âme » le souvenir de ce coucher de soleil par 35 nord et 35 ouest.

coucher
Couleurs


coucher
Couleurs




Samedi 20 juin 2020
Faut quand même être solide psychologiquement pour supporter cette fin de transat. Ça fait 6 jours que j’ai plus de vent et 3 jours qu’il est quasi nul. Aujourd’hui, 43 milles en 24h, moins de 2 nœuds de vitesse moyenne. Il reste 323 milles à parcourir pour arriver à Horta mais si les conditions restent identiques, ça veut dire 1 semaine ! J’ai plus de tabac, j’ai plus de bière, ça j’avais plus ou moins prévu. Je peux encore faire à manger correctement, heureusement. Le truc, c’est que la pression est si élevée sur une zone grande comme la France que je dois bien me rendre à l’évidence, ça va être comme ça jusqu’à Horta. Putain de moine, c’est chaud quand même. En plus, mon otite s’est réveillée. C’est pas forcément très douloureux mais je suis carrément sourdingue de l’oreille droite. Coté équilibre, c’est moyen. Autant dire que le moral est moyen ce soir. Je sais que ça restera dans mon album personnel de transat en solo mais c’est pas évident à vivre.


Lundi 22 juin 2020
1h30 du matin. En fait même plutôt 2h30 TU, ce sera l’heure des Açores, je changerai demain. Le rythme du sommeil en bateau s’établit toujours comme ça pour moi. Des périodes de 2h environ tout au long des 24h d’une journée. Du coup, la nuit, c’est souvent vers cette heure ci que je me lève. Je retournerai dormir dans 1h ou 2 jusqu’au lever du soleil.
Le calvaire est peut-être terminé. Dimanche, j’ai navigué à 4 nœuds vent arrière, les voiles en ciseau et cette nuit la vitesse oscile entre 4 et 5 nœuds. Espérons que ça va tenir comme ça. J’ai un peu hâte d’arriver à Horta et d’aller voir un médecin pour mon otite de l’oreille droite. Elle est sévère. Peut-être la plus forte de ma vie d’adulte. C’est bizare d’avoir choppé ça en bateau, je me renseignerai pour savoir exactement ce que c’est et comment c’est possible d’attraper ça au bout de 3 semaines de transat.
Je me demande ce que sont devenues les conditions d’accueil à Horta concernant la pandémie mondiale. J’ai mis le sujet de coté pendant 1 mois. Pas de news. Ce qui serait bien, c’est que je ne retombe pas dans ma boulimie d’informations, d’autant que je sais ce qu’elle valent. C’est comme si ce brouhaha m’était nécessaire pour trouver ma place. Il y a sans doute mieux à faire. Apprendre par exemple. Je pourrais remplacer mon heure de lecture de toutes les news au petit déj’ par la lecture d’une ressource sur un sujet qui m’intéresse. Il faudrait que je me constitue une réserve de ressources et que je l’entretienne dès que j’en ai l’occasion pour pouvoir me servir le matin au petit déj’, comme les céréales ou les fruits. Il faut éviter de chercher l’info à ce moment là parce que là c’est l’échec assuré. Pas con ça. Le placard à ressources. En tout cas, ça me rendra pas plus con et ça me fera moins de mal que google-news.

Voilà, si les conditions restent comme ça jusqu’à demain, j’arriverai demain après-midi à Horta. C’est pas que je sois si pressé de me poser au ponton mais j’aimerais bien voir un médecin ORL parce que je suis complètement sourd de l’oreille droite. La douleur, je gère à peu près bien avec un doliprane de temps en temps mais niveau sonore c’est HS. J’espère que ce n’est que temporaire.
Je serai peut-être obligé de passer une nuit de plus en mer, histoire d’arriver à des heure ouvrables à Horta. On verra.
Cette histoire d’otite me gache un peu la fête, faut bien le dire. Je ne sais pas quelles sont les conditions d’accueil mais j’aimerais bien rester quelques jours histoire de régler ce problème de santé et d’arranger aussi l’étai un peu mieux. Horta, avant l’apocalypse pandémique, c’était connu pour être une escale obligée de tout bateau de retour des Antilles. Il y a 4 ans, j’avais choisi d’attérir à Ponta Delgada sur Sao Miguel un peu par hazard. J’avais contacté par radio un paquebot sur le chemin pour avoir la météo et sa destination était Sao Miguel. Du coup je suis content d’accoster à Horta, petit port mythique de tout plaisancier transatlantique.
J’ai craqué finalement. Ce soir, je fume un Cohiba en provenance directe de Cuba. C’est bon cette merde ! Pour le corps et pour l’esprit. Surtout pour l’esprit. Histoire de me plonger à nouveau dans ce voyage en mer Caraïbe. Un verre de rhum Damoiseau et un Cohiba, je serai pas plus intelligent après mais plus détendu, c’est certain.

cohiba
Cohiba




Mercredi 24 juin 2020
Après une nuit passée au large de l’île de Faial, sans voile, à la dérive, je me suis remis en route pour arriver à Horta ce matin. Les conditions d’accueil sont évidemment particulières du fait du COVID. Mouillage dans le port et interdiction de quitter le bateau. Mais on est au Portugal et tout ça se fait dans la joie et la bonne humeur. Ils sont vraiment cool ces portugais. Demain, je serai convoqué pour subire un test virologique et vendredi, je devrai pouvoir aller à terre. En attendant, 3 personnes du Café Sport de Horta sont passées me voir pour me proposer de faire des courses pour moi et même de me livrer le repas du soir, car c’est aussi un resto. Vraiment adorables ces gens. J’ai commandé un « steak de la terre » et une bouteille de rouge. Ça va mal finir, je le sais, mais ça fera du bien quand-même.

Açores
Açores

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Mercredi 27 mai 2020 - 16h07

Rentrer ?
C’est bientôt le départ pour ma 4ème transat, la 2ème en sens ouest-est. Plus intéressant dans ce sens. L’anticyclone des Açores joue avec les dépressions du nord-atlantique et il faut trouver un chemin en essayant de ne s’échouer sur une bulle anticyclonique, synonyme de vent famélique. J’avais fait ça il y a 4 ans et j’étais resté scotché 3-4 jours.
J’ai fait un avitaillement conséquent, de quoi être détendu sur le chemin. Les choses étant ce qu’elles sont en ce moment, pas certain que je fasse escale aux Açores, même si je passerai par là, c’est sur le chemin.
Rentrer, ça veut dire retrouver ceux qui comptent pour moi. Au-delà de ça, depuis 2 ans que je vis sur le bateau, je n’ai plus trop le sentiment de rentrer quelque part. La seule certitude, c’est que j’ai trouvé un endroit où amarrer le bateau. Ce sera à Arzal. Pas de hasard là-dedans, c’est à coté de chez Tristan. Et je connais l’endroit.
Ensuite, il sera temps de passer à autre chose. Inventer une nouvelle vie au milieu des arbres et retrouver ma forêt qui s’est un peu étoffée durant ce voyage, Roisin, Sabine et GG.
La vie sur Lullaby m’a éloigné de fait du monde de la consommation. Je vis dans un espace de 15m2 et les endroits visités m’ont souvent appris à me satisfaire de peu. J’espère bien conserver cette capacité à vivre comme ça, on est plus heureux ainsi.
Un dernier petit tour à Pointe-à-Pitre aujourd’hui, histoire de dire au-revoir aux Antilles et je lèverai l’ancre. 3500 milles jusqu’à la Bretagne, ça veut dire 30-40 jours, histoire d’arriver dans le golf de Gascogne avec les meilleures conditions, mon terrain de jeu favori.


Fruits

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Lundi 29 avril 2020 - 17h06

Départ de Livingston au Guatemala le 24 mars 2020.

Livingston
Seule possibilité de sortir de Livingston

Livingston
Hector nous fait giter de 30° pour passer

2 avril 2020 Confinement

Hier, nous avons fait une escale rapide à George’s Town sur l’île de Grand Caïman. Le retour vers l’est dans la mer caraïbe n’est pas si simple et nous avons constaté que nos ressources étaient insuffisantes pour atteindre la Guadeloupe. Du coup, comme on était dans le coin, on s’est dit qu’on allait tenter un ravitaillement à George’s Town. Mais, en ces temps de pandémie, plus rien n’est simple en bateau, à part naviguer. En effet, à peine l’ancre posée, un couple de français vient nous accoster en annexe pour nous affranchir. D’abord, il est interdit de mouiller l’ancre ici, rapport à la protection des fonds, déclarés ou non. Ensuite, plus aucun bateau n’est autorisé à faire escale ici. Eux ont eu de la chance, si on peut dire, et ont eu le droit de rester moyennant une quarantaine de 15 jours à bord… Elle se termine aujourd’hui et ils vont mettre pied à terre pour la 1ère fois. Gilles, c’est son nom, me rappelle d’envoyer mon pavillon de quarantaine. Ok mais je ne sais pas ce que c’est. Le jaune me dit-il. Ah oui !? Bah j’en ai pas. Juste la peau de chamois qui sert à nettoyer le pare-brise. On s’en passera.
Eux, c’est pas le genre aventuriers. Ils font tout bien comme on leur dit. Moi aussi d’habitude. 2 enfants virgule 3, un PEL et ma déclaration d’impôts faite le 1er jour. Mais en bateau, c’est différent. Je suis plutôt du genre à faire ce que je veux et qu’on vienne pas me scier les ronds. Donc, point de pavillon jaune. Ils nous proposent gentiment de faire nos courses, parce que, en temps de crise, il faut de la solidarité, il faut s’entraider… J’accepte illico, leur donne une liste et ma carte bleue et les remercie chaleureusement. 2h plus tard, les voilà qui reviennent avec 2 sacs pleins de bonnes choses pour nous. Ils ont dû se faire chier grave ! Re-remerciements et tout… Je leur annonce que je vais contacter les autorités pour voir si des fois, y’aurait pas moyen… En fait, on décide de faire un tour à terre en douce, on verra bien. Tout se passe tranquillement. On en profite pour acheter des bières, du rhum, des clopes et prendre un menu big-daube à emporter au Burger King du coin. Au passage, je constate que George’s Town, c’est de la merde. Les Caïmans, c’est 20000 sièges sociaux d’escrocs, 240 banques non moins pourries et puis c’est tout. Sauf les fonds, encore eux, qui sont paraît-il fantastiques. De retour au bateau, on a un peu honte quand même. Monique et Gilles (enfin surtout Monique) se sont tapés nos courses sans raisons. Y’a beau geste !
Le menu big-caca avaler, et pas vomi mais c’en est fallut de peu, nous larguons les amarres direction Gwada.
Au coucher du soleil, en plein apéro puisqu’on a des bières, on voit arriver une embarcation tout en gyrophares et moteurs monstrueux. Au moins 600 ch au cul ! C’est la police maritime locale. Contrôle d’identité complet et questions diverses : Qu’est-ce qu’on fout là, d’où on vient, où on va. J’explique qu’on voulait faire escale sur leur perle d’île en mer caraïbe mais que comprenant que ce n’était pas possible, on a décidé de poursuivre notre route pour rejoindre la mère patrie, ou du moins son annexe antillaise. Tout ça leur va bien. Du coup ils sont gentils comme tout, du moment qu’on se barre. Ils nous demandent même si on a ce qu’il faut en terme de vivre et d’eau… C’est marrant ça. Je leur répond que tout va bien, merci, vive la reine et bon corona.
Fin de l’escale aux île Caïman. Prochain arrêt, Pointe-à-Pitre. On verra bien comment on est reçu.
Le prochain arrêt, c’est finalement la Jamaïque. Nous n’avons pas vraiment assez d’eau pour rejoindre la Guadeloupe ou du moins, ça risque d’être inconfortable. Nous avons donc décidé de tenter notre chance à Montego Bay.
Niveau autorités, c’est calme à Montego Bay. En fait, l’endroit semble touché par un mal mystérieux et les rues sont vides. Nous mouillons l’ancre au Pier One près du Montego Bay Marine Park. Il y a là 2 ou 3 gars qui sont juste un peu surpris de nous voir. On leur explique qu’on a juste besoin d’eau et qu’on fout le camp direct, il nous répond qu’on peut se servir ici moyennant une « petite contribution », virus ou pas virus, y’a des invariants dans la nature humaine. Pour 20$ US donc, nous obtenons le droit de faire 1000 aller-retour avec une annexe qui menace de sombrer pour remplir les réservoirs de Lullaby. Une fois la tache accomplie, je demande à un gentil membre du club portant masque et gants de latex où je peux trouver un distributeur de cash. Il me propose de nous emmener avec sa voiture, c’est gentil ça. Nous montons à bord de sa voiture qu’il prendra soin de désinfecter juste après, surtout depuis qu’il sait que nous sommes français. Je lui précise quand même que j’ai quitté la mère patrie en septembre dernier et que nous naviguons depuis 3 semaines sans escales… Nous empruntons le boulevard Jimmy Cliff ! Distributeur puis supérette pour acheter quelques bières. Le vendeur nous demande immédiatement de passer au lavage des mains avant de continuer. 24 bières et 2 paquets de Craven-A : 75 US$ ! Il se fait pas chier Bob Marley ! Il a bien vu qu’on était de passage et puis de toute façon, c’est à prendre ou à laisser. Je paye donc et je l’arrête dans son entreprise de nettoyage des cannettes une par une au désinfectant. Ça va bien la parano et puis au rythme où il va le fumeur de joints, on est encore là demain. On rejoint notre chauffeur qui nous ramène au ponton. Mais avant de se quitter, il me demande combien je pense lui donner pour la course. Il me reste un billet de 20 US$ et 700 $ jamaïcains. Je lui propose les 700 JM$ mais c’est comme si je lui proposais une menthol pour rouler son joint. À contre-coeur je lui propose mon dernier billet de 20 US$ et là, miracle, Dieu lui a chatouillé les pieds ou bien il s’est souvenu de mes 20 US$ pour 200l d’eau, il refuse finalement disant qu’il ne veut pas me dépouiller complètement. Merci Bob ! Finalement, nous rejoignons le bateau pendant que résonnent les balances d’un concert à venir, du reggae, du vrai, en Jamaïque, c’est beau.

réparation
1ère alerte sur le génois : 3h de travail

jamaique
Arrivée au petit jour en Jamaïque

9 avril 2020 on est dans le dur.

Ça fait déjà 16 jours que nous avons quitté le Guatemala et on est pas arrivés. Dans ce sens là, la mer Caraïbe c’est pas une partie de plaisir. Ça pourrait être pire avec une mer mal foutue et du vent contraire un peu trop fort. Là c’est juste long ! On avance pas très vite faute de vent et bien sur, c’est du près à s’en scier une guibolle pour être un peu à l’horizontal. On en a encore pour une bonne semaine avant d’arriver à Pointe-à-Pitre. Niveau relationnel, on a compris que l’heure est à l’isolement et finalement, Matthieu est peut-être la personne la mieux placée pour comprendre ça. Ça tombe bien. N’empêche ! En ce moment, je devrais être en solo. Je me connais un peu. Il me faut faire quelques efforts de concentration pour ne pas tomber dans le piège de l’arbitraire et de l’injuste. Du coup, la solution c’est plus trop de relations. Ça peut paraître bizarre mais c’est comme ça.
Aujourd’hui on est vendredi 10 avril. Jour anniversaire de mon père. Parfois je me demande pourquoi je suis si dur avec lui, dans mes pensées. C’est quelque chose que je ne maîtrise pas. J’ai depuis longtemps comme un arrière goût d’escroquerie. Comme si je soupçonnais la tromperie sans pouvoir mettre des faits en rapport. En tous cas, il a 88 ans aujourd’hui. Et moi, je suis en plein milieu de la mer caraïbe avec juste ce qu’il faut pas assez de vent pour la mer qu’il y a. ça veut dire que je fais un cap dégueulasse d’un coté comme de l’autre. C’est pas grave et j’ai juste à en prendre mon parti. On sera content d’arriver à Pointe-à-Pitre quand même.

Mardi 14 avril 2020

Bon là, ça commence à être un peu pénible. D’autant plus pénible que je ne suis pas tout seul. C’est vrai que je ne laisse à personne les décisions de navigations mais en plus, j’ai même plus envie de les expliquer. De toutes façon, y’a pas non plus de revendications... Depuis 3 jours, nous naviguons sous génois seul. La grand-voile est déchirée sur le bord de fuite au-dessus du 3ème ris. Il faudra faire réparer ça à Pointe-à-Pitre. Du coup, en plus du vent qui s’obstine à être le plus défavorable possible et de la mer qui fait tout ce qu’elle peut pour ralentir le bateau, je fais un cap vraiment immonde et la vitesse de rapprochement au but est famélique. Ajouter à ça les preuves omniprésentes de notre incurie en matière d’environnement : Entre déchets flottants entre 2 eaux et des centaines d’hectares de sargasses, preuve qu’un équilibre est rompu. Ça ne me met pas le moral au beau. Même plutôt orageux… Je sais que c’est absurde mais constater le manque absolu d’entrain de mon passager pour les tâches qui se présentent sur le bateau, probablement sous couvert d’incompétence, ça me titille l’occiput. Éponger la flotte dans les toilettes, niveau compétence, ça reste abordable. J’ai lancé 2 ou 3 ballons d’essai ces derniers temps pour dire que le bateau, c’est chiant et que si moi, j’ai choisi, mon passager peut parfaitement décider de se barrer en Guadeloupe. Mais je n’ai pas été entendu. Et puis, ce qui est pire, je sais que ça impliquerait un retour en avion, et que ça coûte cher, et que j’ai pas les moyens… Bref, ça m’emmerde déjà. Matthieu, c’est un vrai pote. Mais j’ai un problème relationnel qui va en empirant. Comme l’âge. Ça doit être lié. J’ai plus envie d’être arrangeant.Là, j’ai envie d’être seul.

Vendredi 17 avril 2020

Hier, j’ai pris la décision de tenter une escale à Porto Rico. C’est pas que l’endroit m’attire mais la route pour Pointe-à-Pitre est encore longue et nous n’avons plus grand-chose à manger. On ne risquait pas la mort de faim mais ça commence à être limité et vu mon état d’esprit, il vaut mieux que je pare au plus pressé. Il faut voir le bon coté des choses, l’expérience peut-être enrichissante dans le contexte actuel : Débarquer chez les américains ou assimilés dans une période de fermeture absolue de toutes les frontières, ça risque d’être coton. Je vais leur expliquer notre demi fortune de mer en espérant être entendu. Je dois absolument retrouver ma fraîcheur d’esprit, tout ça n’a pas beaucoup d’importance, et tout se passera bien.
Reste mon problème du moment mais chaque chose en son temps. On discutera de ça à Pointe-à-Pitre.

Dimanche 19 avril : Tenir

L’arrêt à Porto Rico a tenu ses promesses. Arrivée dans une marina déserte, amarrage au ponton carburant et on débarque rapido pour voir si on pourrait pas trouver à se ravitailler pour repartir aussitôt en douce. En fait, on tombe sur un gars avec masque et gants en latex qui nous fait signe de stopper immédiatement. Après de multiples appels téléphoniques, il nous indique le club house de la marina ou nous trouvons une vedette de la police avec 4 policiers à bord. Plutôt conciliants ceux-là. Ils nous disent clairement que c’est la douane qui gère ce genre de problème, car nous sommes un problème, clairement.
À partir de là, s’enchaîne pendant 2h tout un tas de tractations avec de multiples intervenants du plus sensé au plus débile. Clairement, les agents des douanes sont particulièrement gratinés. L’un d’eux répète en boucle que c’est un territoire US et que nous n’avons pas les papiers permettant même d’être là devant lui. Quand je lui parle code maritime international, il se met à trembler, à faire des bulles avec sa salive, tout ça la main sur le gun… Au bout de 2h, je propose que quelqu’un passe dans une épicerie quelconque dans le coin et nous achète pour 20$ de diverses denrées nous permettant de tenir 3-4 jours. 1/4h de discussion est nécessaire pour qu’enfin le policier, un bon gros black au regard doux, soit autorisé à procéder. 10mn plus tard, il revient avec 3 sacs plastiques, pas forcément avec ce que j’aurais acheté mais peu importe. Je le remercie chaleureusement sous le regard haineux du douanier-justicier et nous repartons aussi sec. Porto Rico, ce sous territoire US, j’avais pas envie d’y mettre les pieds au départ, je ne pense pas que ça se reproduise un jour.
Sitôt quittées les côtes portoricaines, nous mettons le cap vers la Guadeloupe. Au bout d’1h, nous croisons un voilier, français, le Maris Stella, qui nous appelle. Il est content de parler à quelqu’un, français en plus. Ça fait 1 mois qu’il a quitté Isla Mujeres, où nous sommes passés avant de descendre au Guatemala. Il va vers St Barth et nous conseille d’en faire autant compte tenu du contexte. Il paraît qu’en Guadeloupe, c’est le bordel. On va peut-être faire ça.
C’est là que les choses prennent une tournure particulière. En fin d’après midi de ce vendredi, nous pêchons un barracuda énorme, enfin le plus gros que j’ai vu jusqu’ici. 1h de travail et nous voilà avec 2 énormes filets. Le soir même, nous en cuisons la moitié d’un pour faire le repas du soir accompagné de riz. Bien assaisonné car le barracuda, ça n’a pas trop de goût. Il ne faudra que 2h pour que le choc allergique, enfin ce que j’identifie comme tel, nous prenne tous les 2. La nuit est horrible et pour ma part, cela dure jusqu’à la nuit suivante. Je n’ai plus de muscles. C’est la 1ère fois qu’une telle chose m’arrive et bien sur, en mer c’est pas le plus confortable. 48h plus tard, je commence à retrouver des forces et je peux commencer à manger quelque-chose. Le bon coté des choses c’est que je pense avoir vraiment perdu les 300gr de gras que j’avais en trop.

leurre
L'outil idéal

Poisson
1ère salve de toxine

barracuda
Le barracuda qui nous a empoisonné

Mardi 21 avril 2020

Dans 3h, nous mouillerons l’ancre à Gustavia sur Saint Barth. C’est pas dommage ! Ça commence à être long avec ce bateau au près sous génois seul dans une mer toujours aussi dégueulasse. L’ambiance à bord… quelle ambiance ? On ne communique plus trop depuis quelques jours. Sans doute les conditions de vie un peu spartiates avec un avitaillement qui commence à se raréfier n’aide pas à la légèreté. Mais enfin, il faudra qu’on aborde le sujet de la suite. Pour ma part, je n’ai pas trop envie de continuer avec un passager à bord, fut-il un très bon pote. Je pense que Matthieu n’y est pour rien, enfin, il est Matthieu c’est tout. Le truc c’est de pouvoir aborder le sujet simplement et sans drame. J’espère que l’on ne va pas nous imposer une quarantaine de 14 jours à Gustavia. De toute façon, il faudra bien qu’on nous autorise à ravitailler parce que là, on n’a pas de quoi tenir 2 semaines. Même pas 4 jours.
En fait, Gustavia nous a gentiment jeté et envoyé à Marigot sur Saint-Martin. Au moins, nous sommes posés, au ponton d’un shipchandler, Ile Marine, qui doit nous faire la clearence demain à partir de 9h. En attendant, on a réussi à passer dans un petit supermarché et ce soir devrait être plus doux…

Jeudi 23 avril

Voilà ! Les idées s’éclaircissent. On est posé depuis 2 jours dans la baie de Marigot à Saint Martin. Matthieu est quelqu’un de précieux. On a abordé et même discuté clairement à propos de mon envie ou mon besoin de me retrouver seul sur le bateau pour la suite. Il sait pourquoi, il comprend les choses. J’en connais peu avec qui j’aurais pu avoir ce genre de réflexion… Bon, il faut quand même qu’on voit s’il existe une possibilité pour lui de rentrer en avion. Depuis Saint Martin c’est mort mais depuis la Guadeloupe c’est peut-être possible.

arrivée
en approche de Saint Barth

Dimanche 26 avril

Matthieu et moi nous refaisons une santé au mouillage à Saint Martin.
Saint Martin, au départ, ça ressemblait pour moi à un de ces paradis fiscaux aux caraïbes avec ses eaux turquoises et ses yachts. En fait, c’est bien différent. C’est français parce qu’on a dit que c’était français mais la culture est clairement anglo-saxonne. D’ailleurs, on parle autant anglais que français ici. L’ouragan Irma de septembre 2017 a laissé des traces profondes et les moyens n’ont pas été trouvés pour reconstruire. Du coup, c’est un décor d’après guerre que l’on voit ici et des dizaines de bateaux détruits qui sont restés là depuis.
Nous avons trouvé 2 choses intéressantes pour nous en ce moment : Un Super U à la française qui nous permet de nous ravitailler gentiment et un pharmacien tout à fait sympathique avec qui nous avons pu parler de ciguatera. Ciguatera, c’est cette toxine présente chez les gros poissons des eaux tropicales qui mangent le petits poissons qui eux-même mangent les coraux mourants. Et ça s’accumule dans l’organisme jusqu’au jour où ça déborde. Nous, le trop plein, c’est le dernier barracuda qu’on a pêché qui nous l’a apporté. C’est bien d’identifier avec certitude ce qu’on a, même si niveau traitement, c’est la misère. Je rejoints donc le club des gens qui ne peuvent pas manger de poisson. Ça peut paraître triste mais c’est pas la peine de se lamenter. C’est comme ça, un souvenir de mon voyage en bateau. En attendant, c’est un peu pénible à supporter mais ça s’arrange avec le temps.
Dans les 2 semaines qui viennent, on va descendre à Pointe-à-Pitre et Matthieu essaiera de prendre un avion. Ensuite, retour au sources pour moi avec une belle transat en solo à venir et peut-être 2-3 détours si le Covid19 m’en laisse la possibilité avant de poser Lullaby dans un endroit douillet pour lui refaire un santé après ce voyage.

mince
J'ai perdu ce que je pouvais perdre...

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Mardi 24 mars 2020 - 04h53

Le jour d’après
Ce voyage me plait bien. Rien n’est écrit d’avance, c’est la liberté totale. J’ai rencontré Sarah et son frère Lucas à Salinas en République Dominicaine. Son frère était de passage sur son bateau, un superbe 38 pieds en bois qu’elle avait acheté pour 2000€ et qu’elle a passé 3 ans et demi à retaper et aménager, un travail magnifique. Elle nous a raconté comment, étant en voyage genre backpaker, elle avait trouvé ce voilier au Guatemala, à Livingston exactement sur la mer caraïbe. Cette allemande trentenaire est du genre solide, une vrai navigatrice en solitaire, et jolie en plus. Notre escale clandestine au Mexique, à Isla Mujeres près de Cancun, nous a convaincu que le Mexique n’était pas l’endroit idéal à visiter en bateau. Peu d’endroit où se poser et pour laisser le bateau. On a quand même pu découvrir Isla Mujeres et ses centaines d’américains en vacances. La première chose qui frappe venant de Cuba, distant de seulement 200 km, c’est l’abondance. Un cubain qui débarquerait ici ferait un arrêt cardiaque illico. La moindre échoppe sur le bord de la route propose plus de fruits et de légumes que le marché municipal de Santiago de Cuba. On mange très bien, mais trop. D’ailleurs les mexicains ont physiquement plus de points communs avec leurs visiteurs américains qu’avec un coureur de fond kenyan. Les chaises ont intérêt à être solides…
Et donc, après 2 jours de réflexion, sachant que Roisin n’est pas pressée de quitter le bateau et qu’elle a beaucoup aimé le Guatemala, le souvenir du récit de Sarah nous a décidé à aller faire un tour à Livingston et à remonter le Rio Dulce pour se poser là.
Il y a juste 2 petites incertitudes quand à notre destination : Pourrons-nous passer l’entrée du Rio Dulce et ses 1.80m de fond à marée basse (pour mes 1.98 de tirant d’eau, c’est court), aurons-nous le droit de simplement nous y arrêter sachant qu’une info envoyée à Roisin fait état d’une interdiction d’entrée sur le territoire du Guatemala pour les ressortissants européen du fait de la pandémie actuelle ? Pour le 1er point, ça va se jouer sur le timing. Sarah m’a affirmé que ça devait passer à marée haute et sans s’écarter du chemin (…) et je le pense aussi au vu des cartes, pour le second, on peut espérer que notre passeport prouvant notre présence en mer caraïbe depuis près de 3 mois, on soit autorisé à entrer.
En attendant d’avoir les réponses dès dimanche, nous allons longer les côtes de Bélize et ses lagons dont Fred m’avait parlé. Si on a le temps, on s’y arrêtera, sinon ce sera au retour.
Samedi matin, petit déjeuner, j’ai fait des crêpes ou des pancakes, enfin quelque chose de ressemblant. Les conditions sont parfaites depuis le départ du Mexique et nous avons le temps de faire une pause dans les cays de Belize. Nous arrêtons notre choix sur Lauging Birds Cay, petit îlot dans le lagon avec des palmiers et du sable blanc. Le mouillage à peine posé, je plonge pour le vérifier quand arrive 2 agents Béliziens qui m’expliquent que c’est comme pour le stationnement en ville, c’est soit gênant, soit payant. Je n’ai pas mon portefeuille sur moi et encore moins des US$ (10 par personne pour s’arrêter dans cette réserve naturelle) et nous sommes donc contraints de quitter aussitôt ce mouillage pour aller chercher notre bonheur ailleurs. On va essayer East Snake Cay, plus au sud, ce qui nous rapproche de Livingston.
3 jours plus tard, nous sommes au mouillage dans le Rio Dulce, près de El Higuerito. L’ambiance générale a pas mal changé. Le passage de la barre en arrivant s’est fait dans la douleur avec l’échouage, l’abordage d’un bateau canadien qui est venu pleine balle sur moi en espérant passer sur l’élan et qui a juste réussi à taper mon tribord, faire un trou dans la coque, arracher mon feux de navigation tribord et se planter dans le sable. Hector, un local habitué au savoir-faire occidental, nous a sorti de là en tirant le mat sur le coté avec la drisse de spi et le canadien ne semble pas pressé de réparer ses conneries…
Une fois à Livingston, on a vite compris que le monde vivait une période particulière. Roisin et son passeport irlandais obtient son visa d’entrée mais nous avec notre passeport de la macronie, whalou!En même temps, à force d’arrogance internationale et de désastre national, fallait pas s’attendre à un traitement de faveur. En fait, les autorités du Guatemala, comme partout ailleurs, naviguent à vue. Plutôt mieux qu’en France où un président peut recommander d’aller au théâtre pour montrer au virus qu’on a pas peur (mais non on t’a dit ça c’est le discours pour les terroristes musulmans…) pour décréter le couvre-feu 3 jours plus tard. Nous voilà donc dans une situation imprécise mais pas inconfortable. Ici, c’est pas loin du paradis, c’est chaud et humide comme dans… comme dans un paradis chaud et humide. La nature est partout, dans l’air avec des centaines d’oiseaux qui ont le bon goût de chanter merveilleusement, dans la forêt où il ne reste probablement pas la place de planter un radis tellement c’est dense, dans l’eau où on voit passer près du bateau 3 lamantins ! Nous avons poser le mouillage à Cayo Quemado ou Texan bay, probablement nommé ainsi par Mike, un texan véritable d’une soixantaine d’années qui tient un bar-restaurant dans la baie. Avec lui, j’ai revu mon taux de compréhension de l’anglais à la baisse. C’est incroyable, on croirait une caricature de l’américain, mais le bon coté du coup. Même Roisin dont c’est la langue maternelle ne comprend pas toujours ce qu’il dit ! C’est vraiment confort pour nous, il a des bières, un texan burger qu’il fallait bien essayer et un accès internet potable. Hier soir, on a fêter gentiment la Saint Patrick en ayant une pensée pour les irlandais qui n’ont peut-être pas pu fêter ça au pub.
Hier, c’était l’ultime prise de conscience de notre situation. Roisin est allé en bateau à Rio Dulce, le village, pour tenter de rejoindre la capitale en bus puis de là le Mexique. Elle est revenue 4h plus tard, plus de bus dans le pays, les commerces commencent à fermer, on y est. Notre situation est donc celle-ci : Nous sommes dans un endroit idyllique, avec des ressources limitées (en eau et gaz notamment) et Roisin aura probablement du mal à rejoindre le Mexique dans l’immédiat.
24h plus tard, changement de décor. Hier nous avons décidé d’aller faire un tour en bateau, rien ne nous en empêche, et de remonter le fleuve jusqu’à Rio Dulce. En fait, en arrivant là, on se rend compte que c’est l’abri anticyclonique ultime et des centaines de bateaux sont amarrés dans le coin. On trouve aussi une marina parfaitement équipée qui nous permet de faire le plein de gasoil, d’eau potable gratuite et de gaz. Je pense à Mike qui voulait nous vendre de l’eau hier, sachant qu’il connaît cet endroit et s’est bien gardé de nous en parler. Il a pas oublier d’où il venait l’américain… Cette journée se termine en beauté avec un repas de crabes du lac acheté sur place et de tortilla. L’urgence n’est donc plus de mise pour nous et nous allons profiter de notre exil clandestin pour remonter encore le Rio Dulce qui se prolonge par le lac Izabal sur près de 50km pour 18 de large. Nous savons maintenant que quand nous déciderons de quitter le pays, le ravitaillement sera facile.
Samedi matin. La nuit comme toutes les nuits ici s’est achevée par une pluie intense et le soleil qui arrive nous promet une journée comme toutes les journée ici, chaude et venteuse l’après-midi. Nous allons sans doute poursuivre notre découverte du lac Izabal et emmener Lullaby le plus loin dans les terres qu’il n’a jamais connu, du moins avec moi. Le fond du lac, où nous allons mouiller ce soir, est à 80 km à vol d’oiseau de la mer Caraïbe ! Hier j’ai réparé les conneries de Lorenzo, le propriétaire du bateau canadien qui m’a abordé. On a fini par obtenir ses coordonnées dans la marina de Rio Dulce où il a laissé son bateau. Il est parti en voiture pour rejoindre son pays, le Mexique mais a répondu rapidement à mon message sans discuter les faits. Il semble qu’il éprouve le besoin de raconter l’histoire autrement à ses amis mais s’il assume ses conneries finalement, je ne m’en formaliserai pas. Chacun ses tares…
Tout doucement, on se rapproche du moment où je vais entamer le chemin du retour. Ce voyage en solitaire n’en est pas un en fait, et ça me manque un peu par moment. Mais comparé au bonheur que ça m’a procuré, je n’ai aucun regret. Découvrir Matthieu en mode presque joie de vivre, c’est intéressant aussi. Je me demande comment se passeront les choses d’ici 2-3 mois en France et dans le monde. J’ai l’impression que la coïncidence avec mon périple en atlantique occultera pas mal les conséquences de la crise sanitaire actuelle et je me rends compte que seul mes proches vivant en métropole connaissent une situation vraiment particulière. Je mesure mieux combien la vie de marin est unique. Il y a les vivants, les morts, et ceux qui partent en mer…
Demain matin, c’est le départ. Reste le stress de passer la barre de Livingston mais avec l’aide de Hector qui va prendre la drisse de spi à son bord pour nous mettre à 45° de gite, ça va passer. Il est temps de partir. Nous avons tout ce qu’il faut à bord et la rencontre avec la police locale aujourd’hui nous a convaincu que nous n’étions plus les bienvenus ici. En fait, c’est pas vraiment exact. 10 mn auparavant, nous déjeunions chez une femme qui n’a pas vraiment la peur au ventre et qui, bravant les interdits, nous a gentiment accepté dans son petit restaurant. Nous avons pu échanger quelques bribes de conversation mais surtout notre vision commune de la vie en temps de couvre-feux. Cette femme nous a montré le meilleur de l’humain et c’était un vrai bonheur. Je m’inquiète un peu pour Roisin que nous avons laissée à Rio Dulce. C’était sa volonté et elle est taillée pour se débrouiller mais quand même. Certains, par peur, sont devenus suspicieux et la vue d’un étranger dans leur village ne les rend pas très bienveillants. Je prendrai des nouvelles demain matin sur mon forfait data hors de prix avant de partir. En route donc vers la Guadeloupe, ou la Dominique, où Sarah s’est posée. Histoire de revoir une fois encore Portsmouth, Kish, Titus et peut-être Sarah. Probablement plus agréable que Pointe-à-Pitre et son état d’urgence sanitaire.


Sur le Rio Dulce


Sur le Rio Dulce


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